19.11.06

Aurélie et la vie 


Yves Klein
Anthropometry (ANT 141) - 1960.

Heureusement, j'ai ri aux larmes cet après midi et suis rentrée défigurée d'avoir tant pleuré.
La semaine avait été atroce, la une des journaux de l'Ouest me touchait de plein fouet, un assassinat de jeune femme dansante aux yeux brillants et noirs, un meurtre qui me faisait penser à Trintignant tuée par Cantat et cela maintenant en plein coeur, au sein de la famille qui était la mienne il y a si peu de temps... Bien sûr je ne trouvais pas le courage de mes mots, ni même d'un poème, quant aux images...
Approcher la mort est affreusement bouleversant, je n'ai rien d'autre à dire. Si, je n'en aime que plus la vie.
Sinon la vie, ça va, je surveille mon port de tête, je n'y amarre rien de particulier, je renifle les odeurs du temps, je flaire ma solitude mais elle n'est pas malade, je suis bien entourée à saisir mon portable. Je fume, je bois, je jouis de mon amant en saccades et peu importe le temps de sa libération, il faut aimer et faire le marché pour la semaine, l'important est de subsister, de lire et de rêver, d'ouvrir toutes les portes au bon, au beau et au vrai.


11.11.06

"Finische" la Guerre 


Gifford Beal - Armistice Day - 1918.

Le 13 novembre 1918

Les dernières quarante-huit heures.

Chers parents,

Cette fois je vous écris en plus grand. Nous avons été relevés hier après-midi du contact avec les Boches. Les dernières quarante-huit heures ont été terribles.
Le 9 à 10 heures du matin on faisait une attaque terrible dans la plaine de la Woëvre. Nous y laissons les trois quarts de la compagnie, il nous est impossible de nous replier sur nos lignes ; nous restons dans l'eau trente-six heures sans pouvoir lever la tête ; dans la nuit du 10, nous reculons à 1 km de Dieppe ; nous passons la dernière nuit de guerre le matin au petit jour puisque le reste de nous autres est évacué ; on ne peut plus se tenir sur les jambes ; j'ai le pied gauche noir comme du charbon et tout le corps violet ; il est grand temps que vienne une décision ou tout le monde restera dans les marais, les brancardiers ne pouvant plus marcher car le Boche tire toujours ; la plaine est plate comme un billard.
A 9 heures du matin le 11, on vient nous avertir que tout est signé que cela finit à 11 heures, deux heures qui parurent durer des jours entiers.
Enfin, 11 heures arrivent ; d'un seul coup, tout s'arrête, c'est incroyable.
Nous attendons 2 heures ; tout est bien fini ; alors la triste corvée commence, d'aller chercher les camarades qui y sont restés. Le soir arrive, il nous faut rester là, mais on allume un grand feu et les rescapés se rassemblent ; tout le monde est content mais triste : la mort plane encore dans l'air.
Le 12 nous sommes relevés à 2 heures et c'est fini.

Eugène

Lettre de Eugène Poézévara
Extraite de "Paroles de poilus"


7.11.06

Virus et vortex 

Malade comme une chienne, j’ai rongé ce qu’il me reste de chair sur l’os à dormir une centaine d’heures et d’eau fraîche, rien d’autre, sinon un peu de toi dont je n’avais même pas la force de lécher la main caressante. La nausée me prenait, me creusait en larmes de fond et mon sourire était pauvre, mon jappement inquiet, la nausée ne me quitte pas, me voilà exsangue d’avoir perdu la foi.


3.11.06

Larmes de Toussaint 

La Toussaint avec l’envie irrépressible et mensuelle de pleurer et celle de circonstance, m’allonger sur une de ces tombes glacées du cimetière du Montparnasse. Je ne voudrais pas que l’on disperse mes cendres aux quatre coins du vide sinon qu’il subsiste un endroit où me rendre visite et que l’on m’apporte n’importe quelle offrande, ce que les poches de ma descendance fourbiront, tickets de métro, marrons, bonbons, coquillages, poignées de graviers blancs...



Louis Lozowick
Brooklyn Bridge - 1931.

Je dénonce ma vie et j'y reste
par désarroi ou par malice,
par vaillance et par sot plaisir.
Je me déjuge et me dénude.
Je me déborde, inachevé.
Je me dénombre, impossible.
Je ne sais plus ce que je cherche,
poursuivant sans avancer
une ascension parmi la terre
jusqu'à la source incertaine,
par le désert et les orages,
parmi les feux et les nuées,
sans renfort, sans reprendre haleine,
d'une dérive à l'autre dérive
et toujours dans l'angle inscrit.

André Frénaud
Extrait de "Sans avancer"
Il n'y a pas de paradis - 1943-1960.


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