26.4.06

Retour de Venise 


Alberto Giacometti
Femme qui marche
1932.

Je ne voudrais pas céder au superlatif. Venise restera toujours dans mon souvenir une ville de lumière et de splendeurs, placée hors du temps.
Je garde insolées sur mes rétines les plus belles peintures qu’il m’ait été donné de découvrir, celles qui m’ont arraché des larmes, qui me demandaient de m’appuyer quelque part pour les prendre en moi, tant leur finesse me stupéfiait. Je garde le bruit de mes pas dans les hautes ruelles désertes où je m’échappais de la foule pour aller nulle part sinon plus loin, dans le silence où je voulais me retrouver. Je garde ce délice de m’allonger sur le quai faisant face à la Giudecca pour y boire la lumière intense de la lagune.
Il me semble n’avoir jamais été aussi libre de jouir de tant de beauté, que jamais je n’y avais été aussi sensible. Je me suis laissée démonter, éblouie, je me suis laissée traverser par mille raies de lumière et par les bruits inconnus d’une ville d’eau. Je m’accroupissais au milieu des places inondées de soleil, au pied des puits fermés par de lourds couvercles de fonte. Je cherchais vainement la beauté des vénitiennes cachées derrière leurs dures lunettes de marque, je trouvais les enfants d’Italie fort mal élevés et geignards et bruyants. Je buvais des cafés électrisant de courtes stations en terrasse, je lisais des histoires de diable, de crimes et de passions sur les marches des palais, je faisais comme si j’étais de cette ville, comme si je parlais sa langue, comme si j’aimais ses pigeons et ses livreurs chantants. J’étais venue pour le travail mais jamais il ne me contraignit, j’étais venue un peu résignée, anxieuse, comme toujours, de vivre un transit, mais j’ai rêvé d’y rester, j’ai failli m’attacher à un bateau à moteur fendant le canal à la nuit tombée, j’ai failli m’étourdir du bruit de la fête le soir, Campo Santa Margarita, lorsque la jeunesse se retrouve pour boire et fumer à ciel ouvert, oui je me serais bien amarrée ici pour toujours mais je voulais aussi retrouver ma ville.


19.4.06

Siramour 


Man Ray - Sans titre - 1931.

Tu diras au revoir pour moi à la petite fille du pont
à la petite fille qui chante de si jolies chansons
à mon ami de toujours que j'ai négligé
à ma première maîtresse
à ceux qui connurent celle que tu sais
à mes vrais amis et tu les reconnaîtras aisément
à mon épée de verre
à ma sirène de cire
à mes monstres à mon lit
Quant à toi que j'aime plus que tout au monde
Je ne te dis pas encore au revoir
Je te reverrai

Robert Desnos
Extrait de "Siramour"
Fortunes - 1942.


11.4.06

Paysages avec figures absentes 

[...] Autant de routes où je m'engage, où je dévie; il faudrait moins se souvenir et moins rêver.
Quelque chose de lointain et de profond se passe : comme un travail en plein sommeil. La terre n'est pas un tableau fait de surfaces, de masses, de couleurs ; ni un théâtre où les choses auraient été engagées pour figurer une autre vie que la leur. Je surprends un acte, un acte comme l'eau coule. Ou même moins encore : une chose qui serait vraiment là; peut-être un acte qui ne serait pas un spectre d'acte, qui ne ressemblerait plus à nos mouvements égarés. [...]

Philippe Jaccottet
Extrait de "Paysages avec figures absentes"
1970


10.4.06

Un après-midi radieux 


Valentin Alexandrovitch Serov
L'Enlèvement d'Europe - 1910.

Samedi après-midi, libérée d'être mère pour l'entière semaine, je suis montée de l'autre côté de la Seine. Vers les beaux quartiers, retrouver une amie au Musée Cernushi pour y admirer des peintures érotiques chinoises, si belles, si fines, à s'insinuer, à rendre moite, puis nous nous sommes promenées. L'air était tiède et les femmes achetaient des dessous bon marché, du maquillage et de jolies sandales. Nous nous somme ensuite noyées au Printemps, dans les parfums et le cuir, dans les barrettes et les bas, nous nous sommes étourdies jusqu'à la nausée, puis nous nous sommes séparées en nous promettant dans le fracas, une nocturne pour Italia Nova.


5.4.06

Message à caractère informatif 

Petits travaux techniques en cours sur Blogskaïa, aujourd'hui et demain...


4.4.06

Regains 


Heinrich Vogeler - 1900.

Regains... tout le reste de la plaine est fauché;
Ce vague de l'esprit qui rôdait sur les chaumes
S'en ira balayé par le vent; le fantôme
De l'éternelle inquiétude est desséché.

Regains... je vais pouvoir nager dans le vert tendre
Des prairies, le fouillis des odeurs végétales,
Et lécher la rosée à même les pétales...
Regains... ne pas s'abandonner, mais tout comprendre.

Laisse couler en toi l'ambiance dorée;
Puisque le désir vient d'embrasser ces collines,
Caresse-les des mains : elles sont féminines,
Frémissantes, comme des vagues nacrées.

Où vas-tu, battant l'air divin avec fureur ?
Je te croyais gonflé de calme et d'espérance,
Mûri pour la sagesse et pour la renaissance...
Peut-être la renaissance de la douleur...

Patrice de la Tour du Pin
"La Quête de joie" - 1939


1.4.06

Saturday night fever 

J'aime Paris le samedi soir quand le métro bruisse du gloussement des filles en jean taille basse, leurs cheveux sont parfois gras et elles sont trop maquillées, elles partagent leur musique en chantonnant ensemble le même refrain, elles font claquer leur chewing-gum, elles occupent tout l'espace de leur obscène jeunesse. Des homme perdus en station inerte bordent les quais, des familles en goguette chargent les rames à coups de poussettes. Des garçons arquent le pas et chaloupent virilement, les bras écartés du corps comme le font les grands singes. Des types ventrus se précipitent pour s'asseoir lourdement. Des couples de touristes gentils se tiennent par la main, ils ont un peu bu et se sourient par dessus le plan. Je sens courir l'appel de la fête et de l'ivresse, les pupilles se dilatent de l'envie d'étreinte, les regards s'invitent à la dernière heure, à celle du corps quand il faudra rentrer, tu rentreras avec moi, nous marcherons ensemble, anxieux à l'idée de nous découvrir bientôt nus et jouissants l'un de l'autre. Le lendemain serait le début d'une autre histoire ou la perte de la précédente, celle où nous étions encore suspendus au désir dans l'attente. Le lendemain serait atroce et merveilleux, comme le début d'une inquiétude d'aimer déjà un peu.


Poisson d'Avril 



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