26.2.06

Portrait intérieur 


Tokuoka Shinsen - Etang - 1952.

Ce ne sont pas des souvenirs
qui, en moi, t’entretiennent ;
tu n’es pas non plus mienne
par la force d’un beau désir.

Ce qui te rend présente,
c’est le détour ardent
qu’une tendresse lente
décrit dans mon propre sang.

Je suis sans besoin
de te voir apparaître ;
il m’a suffi de naître
pour te perdre un peu moins.

Reiner Maria Rilke
n°31, Vergers, 1924.


22.2.06

A la tienne 


Robert Doisneau
Gentilly - 1912.

Des cafés de Paris que j’aimais, agonisants, en marge de la modernité, vaincus puis repris, devenus prétentieux et chers, à thèmes, à propre ambiance, grimés en boudoirs, rouges comme des bordels, où on s’asseoit sur des poufs en faux galuchat, entourés d’écrans plats. Le comptoir, escamoté, réservé au service, encombré de plantes synthétiques bêtes à pleurer, adieu flipper, adieu juke-box, depuis longtemps. Voici la salle unique, la musique lourdement imposée, le loufiat chafouin et désinvolte, l’attente, la prise d’otage sur les banquettes.
Au café, je préfère rester debout, contre le formica, sur le zinc anonyme, où boivent encore des poivrots larmoyant dans leur gitane, où les habitués à peine arrivés sont déjà servis et se passent le relais dans le volètement des journaux, la radio qui grésille, le marc jeté dans le fracas, les pyramides d’œufs durs et la salière trônant.


18.2.06

Fata 


Gustav-Adolf Mossa – Les fées – 1905.

Clotho est la fileuse et sa quenouille déroule le fil de la vie. Lachésis dispense le sort avec sa baguette et assigne à chacun sa destinée. Et Atropos, l'inflexible, tranche inexorablement, le jour venu, le fil de la vie de ses grands ciseaux.


Penser au temps

Ce n’est pas pour vous éparpiller que vous êtes né de votre mère et de votre père, c’est pour vous identifier,
Ce n’est pas pour que vous soyez indéterminé, mais pour que vous soyez déterminé.
Quelque chose de longuement préparé et d’informe est arrivé et a pris forme en vous,
Vous êtes désormais à l’abri, quoi qu’advienne ou s’en aille.

Les fils qui furent filés sont assemblés, la trame traverse la chaîne,
le modèle est systématique.
Les préparations se sont vues chacune justifiées,
Les musiciens ont suffisamment accordé leurs instruments,
le bâton a donné le signal.

L’hôte qui s’en venait, il attendit longtemps, le voici dans la demeure,
C’est un de ceux qui sont beaux et heureux, c’est un de ceux qu’il suffit de regarder et d’avoir près de soi. [...]

Walt Whitman
Extrait du chant 7, « Penser au temps », 1918.


16.2.06

Pour Lou 


Pierre Bonnard - 1928
Le café "Au petit Poucet", place Clichy le soir.

Je suis allée voir l'exposition Bonnard ce soir.
C'est beau, oh que c'est beau !


14.2.06

Forte-piano 


Pietro Chiesa - Interior.

Cinq ans de piano, mais sans plaisir et sans joie.
Il ne m’en reste rien. Pourtant.
Je me souviens du cafard de cet hiver de mes onze ans lorsque je me rendais le lundi soir après l’étude chez ce jeune homme de la rue de l’Estrapade qui me donnait des leçons. C’était un jeune homme grand et maigre, à la peau diaphane, aux yeux pâles, hâve comme un étudiant. Ses cheveux bouclés, blonds comme la cendre, son visage émacié, sa bouche mince lui donnaient un air russe rongé par l’anxiété. Lorsqu’il ouvrait la porte de son minuscule appartement encombré de livres et de partitions, c’était toujours affreusement gênée que j’entrais de plain-pied dans son intimité, dans l’odeur de son lieu qui sentait la solitude au travail, la soupe et le garçon. Mon dieu quel calvaire de répéter assise à son côté, de tanguer sur mon tabouret, d’y ânonner mes gammes, étourdie par l’angoisse de me tromper, je butais et lorsqu’il me reprenait un peu trop souvent, je paniquais, perdant pied, pédalant dans l’envie de mourir, de tomber inanimée. Je fondais en larmes. Il me disait comme tu es sensible. Ses doigts longs et fins courraient alors sur les touches du piano en y laissant une empreinte moite, pour me montrer. Mais je n’y voyais plus rien depuis longtemps.
Un jour, il m’invita à un concert. Il interprétait des sonates de Bela Bartok. Ce soir-là, sur scène, assis à ce superbe piano à queue noir, je le vis métamorphosé par la passion, par la joie profonde de jouer et par un trac immense. Sa chair poissonneuse que je trouvais si fade et qui me répugnait était comme embrasée d’un feu sacré qui le rendait fauve, magnifique. Saisie par l’émotion de le voir ainsi transfiguré, je gisais interdite dans mon fauteuil carmin A la fin du concert qui dura une éternité, j’allai timidement le saluer. Il était radieux, il exultait, il serrait les mains qui se tendaient vers lui avec chaleur ; lui qui me semblait si triste et si austère rayonnait maintenant mystérieux et sublime.


A nos amours 



9.2.06

Couette-couette 



Traou, Alice, je suis admise au club ?


De la caricature 

Une fois de plus c'est Grosse Fatigue qui formule le mieux ce que j'aurais voulu en dire...


7.2.06

A table 


Ernst Ludwig Kirchner
Fränzi sur une chaise sculptée - 1910.

Hier soir j’ai rencontré Lou, en transit à Paris avant son départ pour le Québec. Quelle belle personne c’est ! Nous dînons, nous parlons. Son histoire résonne brusquement au fond de la mienne. J’en pleure d’un jet, touchée au cœur de ma vie souterraine, de ma vie sous mes riens, de mon dialogue suspendu.
Au cou de l’aqueduc, la vie est très belle, elle m’empêche de dormir le soir, elle me secoue dès l’aube, elle me presse hors de ma gangue, elle me souffle à l’oreille une haleine intacte. Viens écrire que je sente ta consistance, ton pouls. Des fragments, fais un tout. Je m’installe à ma table. Je voudrais calmer le tempo pour sentir lentement venir à moi celle qui se terre sous mon bureau.


This page is powered by Blogger. Isn't yours?   Blog Flux Directory