31.1.06

Des femmes 


Romaine Brooks
Peter, une jeune fille anglaise.

Je me suis un peu prise d’affection pour la serveuse du petit bistrot où je vais déjeuner. Je la trouve d’une telle efficacité et d’un tel sang-froid lors des coups de feu que je lui pardonne de sourire si rarement. En feuilletant l’ouvrage de Taschen «Camera Work » de Alfred Stieglitz, j’y avais déniché une photographie de Alvin Gordon Coburn datant de 1904, un portrait de femme penchée, un profil qui était le sien, à s’y méprendre. Je lui en ai fait un tirage sur un beau papier et le lui ai offert, elle était ravie de constater leur étonnante ressemblance.
Je lis en ce moment, « Caresser le velours » de Sarah Waters. Cette femme écrit de façon admirable, dans le style flamboyant de la littérature victorienne du 19ème siècle. C’est un plaisir de lire cette histoire d’amour et d’érotisme entre deux femmes, Nane King l’écaillère d’huîtres de Withley Bay et Kitty Butler, chanteuse de music-hall se produisant sur scène travestie en homme. Je n’en suis qu’au début du roman, les deux femmes partent maintenant s’installer à Londres et je suis déjà conquise par le rythme enlevé de ce récit picaresque. Le coup de foudre de Kate pour Kitty est décrit avec une telle sensibilité qu’on croirait le vivre dans la même inquiétude et dans le même tension. De me retrouver dans un autre temps, dans un autre lieu et dans une autre histoire, de ne plus rien entendre, de ne voir plus que par d’autres yeux, et en calquant ma respiration sur celle de l’héroïne, d’en devenir une moi-même par pure procuration, voici la magie de la lecture, l’échappée belle.


29.1.06

Sunday morning 


Albert Marquet
Notre-Dame, soleil -1905.

Cette joie du dimanche. Cette joie subite qui m’étreint dès le réveil, qui me donne envie de me lever d’un bond avant tout le monde pour courir embrasser le jour à la fenêtre de la cuisine. Il sera immense. En bas les petites maisons fument et barbotent dans le lait du matin, je suis prise de l’envie de courir seule jusqu’au parc, jusqu’au bord de la seine pour voir la cathédrale. J’écoute la radio et je tombe sur cette jolie chanson de Pauline Croze qui sera le refrain de ma journée, j’en ferai un gâteau aux pommes, un marché à Glacière, un café sur la Butte, du linge lavé, et puis après le déjeuner, entre « Persepolis » tome 4 et Courrier international, le reste du repassage, un bon coup d’aspiro, les devoirs du petit, enfin un tour à l’aire de jeux, dans le froid je tremble un peu.


26.1.06


Raoul Dufy - Barques aux Martigues - 1907.

Deux barques

L'orage qui s'attarde, le lit défait,
La fenêtre qui bat dans la chaleur
Et le sang dans sa fièvre : je reprends
La main proche à son rêve, la cheville
A son anneau de barque retenue
Contre un appontement, dans une écume,
Puis le regard, puis la bouche à l'absence
Et tout le brusque éveil dans l'été nocturne
Pour y porter l'orage et le finir. [...]

Yves Bonnefoy, 1972.


24.1.06

Non omnia possumus omnes 

La semaine dernière, j’aurais peu travaillé, j’en conviens. Sans urgence. J’aurais préféré rêver devant mon tableau suédois et fumer en écoutant de la musique. Je serais ensuite sortie voir enfin une de ces expositions, mastodontes culturels proposés ces derniers mois, que j’ai manquées, pas fichue de réserver, quand, à quelle heure, avec qui et que fera l’enfant, manquées les belles oeuvres que je n’ai pas su attraper vivantes mais qui sont enfermées dans de luxueux catalogues que j'emprunterai à « mis padres » pour les piller à l’œil nu. Tant pis, je ne peux peut pas tout faire dans la vie, encore moins dérouler des heures mises gracieusement à ma disposition pour chercher d’autres vêtements et un sac qui soit assorti à mon nouveau manteau et bien sûr que tu m’accompagnes pour choisir une robe de soirée simple, noire mais ravissante et de jolies chaussures à talons hauts. J’aurais dépensé un fric fou, mais tu ne m’en aurais aimée que mieux parce que tu en as assez de mes jeans et de mes bottes éternelles. Quand je serai riche et que j’aurai le temps, j’écumerai les capitales d’Europe pour y voir la plus belle peinture du monde, pour l’instant je trie mes cartes postales.
J’ai loupé les Viennois, oui mais j’ai vu « Whodunit » et même Alan Smithee en personne. J’ai loupé les Dadas, mais j’ai mangé une galette des rois avec les parents de Samir, le copain du fiston. J’ai échappé de peu à la Mélancolie, je me suis promenée avec Marion dans Paris. Les peintres russes se sont fait la malle avant qu’on ne se soit vus, le monde entier de la capitale a tourné sans moi mais j’étais quand même là, coincée dans ses rouages.


18.1.06

Vierge ascendant Cancer 


Antonio Rizzi - 1902.
Illustration de l'annuaire Novissima.

J'ai rencontré Madame Irma.
Bien sûr tout ce qu'elle me dit de moi est exact.
A vous de jouer !


Les enfants reveurs 


Oskar Kokoschka - Lithographie , 1908.
Illustration de couverture de "Die träumenden Knaben"
"Les enfants rêveurs", poème du peintre.

Pourquoi la vie me ramène t-elle encore à toi, comme un paradis perdu s’obstinant à me ravoir, comme un fantasme des heures coulées à rôder entre tes pierres et ta lumière et les fruits que tu m’offres maintenant, alors que je ne suis plus la même et que je ne te connais plus. Je vais te dresser un autel, mon pays perdu, je vais faire ce dernier voyage et puis je te quitterai à ma façon, je pourrai faire le deuil de cet arrachement, je t’aurais enfin dit au revoir, j’aurais baisé ton sol une dernière fois. Je suis à nouveau installée dans le camping-car. Nous roulons. J’aime ça, rouler, me déplacer. J’ai encore huit, neuf, dix, onze ans. Je parle encore de l’Iran. Ta nostalgie a fait rejaillir la mienne. Je te parle encore du fond de ma colère fossile, de mon grand chagrin sans coupables. Je te parle de la zone de transit, je te parle au parloir. Je suis une souris avec deux grandes dents devant, au milieu le bonheur, mais bientôt je porterai des bagues. Je suis longue et maigre. Un instituteur qui m’aimait bien m’appelait La sauterelle. C’était comme s’il m’avait dit que j’étais belle. J’étais un peu mystique, je rôdais autour d’une icône que j’ornais de roses et de bougies qui parfois s’oubliaient, alors tout brûlait. Nous jouions à la guerre et à ses cortèges de malheurs, On dit qu’on avait été chassés, il aurait fallu fuir, On aurait marché dans la nuit en portant nos enfants, nous nous serions réfugiés chez un couple de vieux paysans, dans la montagne, ils nous auraient Cachés… Nous roulons. Notre père conduit. Il fume et j’aime l’odeur de l’allumette souffrant la première bouffée. Il fume et je suis du regard le point incandescent de sa cigarette, fixe ou bien volant aux commandes. J’avale la route comme un ruban hypnotique, je m’endors près des petits frères, le rideau claque contre la fenêtre, je suis bien, demain nous croiserons des cavaliers farouches menant des troupeaux ou des mariées turkmènes scintillantes comme des mirages. Nous roulons. Mes cheveux sont emmêlés, je suis comme une nomade, mon petit bracelet luit à mon poignet, nous croisons d’autres nomades, nous partageons des biscuits, du lait, un marché, l’ombre et l’argent des peupliers. La beauté des choses, je monte à leur firmament, nous traversons des déserts que je sens déjà miens, je choisis les couleurs que toujours je porterai, je serai d’ici et d’ailleurs, nous roulons. Où sommes-nous. Qu’est devenue notre maison noyée dans les hauts platanes.


12.1.06

Leçon de choses 


Larry Rivers - 1961
Parts of the Body : French Vocabulary Lesson

Isabelle et Marie

Isabelle rencontra Marie au bas de l’escalier :
« Tu n’es qu’une chevelure! lui dit-elle.
- et toi une main.
- main toi-même, omoplate!
- omoplate ? c’est trop fort, espèce de sein!
- langue! dent! pubis!
- oeil!
- cils! aisselle! rein!
- gorge !…oreille !
- oreille ? moi ? regarde-toi, narine !
- non mais, vieille gencive !
- doigt !
- con ! »

Robert Desnos, "Corps et Biens"
31 mai 1923


Les temps qui changent 


Felix Vallotton - Le dîner, effet de lampe - 1899.

Je jeûne. Ces derniers jours, je préfère l’état étrange dans lequel me met la faim. Dans une tension, plus vive et plus grisante. Je m’émince, j’en frissonne, je perds les eaux et j’écris ailleurs, dans un autre ruissellement. Je me tiens un peu à l’écart, je garde cette clarté pour moi seule comme si je craignais de la perdre ou de la dilapider. Finalement ce temps m’est si précieux que j’en deviens sauvage. A l’heure du déjeuner, je bâcle le plat du jour et je vais fouiller chez la bouquiniste, rue de Bretagne ou chez les libraires si séduisants de la rue de Saintonge. Hier j’ai acheté un manteau très joli, tout s’est fait si vite, si simplement, comme s’il m’attendait, je l’ai revêtu dans l’instant, il est de la couleur de l’écorce. Je l’ai acquis sans amertume d’argent, arraché le mors aux dents. Je n’ai plus rien à lire mais on me donne des idées, on me rend l’envie. Je pense me lancer dans une entreprise qui à priori me rebutait : lire les femmes écrivains de ma génération. J’avoue avoir été déçue par Nothomb, je me sens plus proche de Virginie Despentes dont je soutiens l’expression violente malgré la censure l’environnant, je découvre Nina Bouraoui qui me semble il est vrai un peu enfermée dans son monde mais qui me touche beaucoup toutefois. Mais voilà, je peux dire sans honte que les autres, je ne les connais absolument pas et que je m’en suis toujours instinctivement écartée jusqu’à maintenant, comme frappée de l’interdit de lire une intimité jumelle. Ainsi je change, ainsi la vie est pleine de rebondissements et je suis sonnée par son imagination et les rencontres qu’elle place sur ma route.


8.1.06

Bonnes résolutions 2006 

(Via Ciscoblog),
Fermez les yeux, cliquez 4 fois et voilà !



Edvard Munch - Maneskinn ved stranden - 1893

Combien de ports pourtant, et dans ces ports
combien de portes, t’accueillant peut-être.
Combien de fenêtres
d’où l’on voit ta vie et ton effort.

Combien de grains ailés de l’avenir
qui, transportés au gré de la tempête,
un tendre jour de fête
verront leur floraison t’appartenir.

Combien de vies qui toujours se répondent ;
et par l’essor que prend ta propre vie
en étant de ce monde,
quel gros néant à jamais compromis.

Reiner-Maria Rilke
n°34, " Vergers", 1924.


5.1.06


Paul Gauguin "La perte du pucelage"
1890-1891

Maintenant tu marches dans Paris tout seul parmi la foule
Des troupeaux d’autobus mugissants près de toi roulent
L’angoisse de l’amour te serre le gosier
Comme si tu ne devais jamais plus être aimé
Si tu vivais dans l’ancien temps tu entrerais dans un monastère
Vous avez honte quand vous vous surprenez à dire une prière
Tu te moques de toi comme le feu de l’Enfer ton rire pétille
Les étincelles de ton rire dorent le fond de ta vie
C’est un tableau pendu dans un sombre musée
Et quelque fois tu vas regarder de près

Aujourd’hui tu marches dans Paris les femmes sont ensanglantées
C’était et je voudrais ne pas me souvenir c’était au déclin de la beauté

Guillaume Appolinaire Alcools, « Zone », 1913.


4.1.06

Rififi 


Bill Jacklin
Time Square Incident I - 1998

Battre sa coulpe tout en plaçant la vaisselle sale dans la machine mais jouir de l'éclaircie dans la brume, de ce trot, du regain. Extraite de la vie rectiligne, des claque-murages signés en jeunesse, sonnant la fin de l'excès, cherchant le nid, le repas, le pied au fond du lit. Extraite, je volais, au dessus des trottoirs enneigés, je traversais les marécages, je touchais ma musique, j'étais en empathie, je vibrais.
Je me suis mise à lire Nina Bouraoui, La Vie heureuse et je prends de petits coups de poing dans le ventre. Elle écrit en phrases courtes, trop peut-être, c’est ce qui la rend si impatiente, on se met à courir aussi avec elle dans son souffle. Nées des mêmes années et des mêmes mots, feuilletant des catalogues analogues de souvenirs, de tubes portant les parfums et le vêtement de l’époque, c’était peut-être une copine de classe avec laquelle entrer en sensualité à force de se frôler et de passer des heures allongées à bavarder en fumant. Je n’aime pas les prénoms de ses personnages, ni celui de son égérie, qu’elle répète sans arrêt, c’est l’obsession, ils me sonnent faux mais c’est secondaire n’est ce pas, ce qui compte c’est d’être emmenée, là où elle veut, jusqu’au bout de cette histoire. Heureusement que je n’en ai pas encore achevé la lecture, je la réserve. Elle me fait comme un frisson dans le dos.


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