14.10.05

Mon ventre de Paris 


Jacques de la Villeglé
Ohne Titel - 1962.

Une drôle de semaine, vraiment belle, tendue comme un tambour par une faim logée si loin dans mes talons que je ne la sentais plus. Une semaine avec le palpitant lancé au galop sous ma poitrine. Une semaine avec trop de soleil pour être consciencieusement gagnée. Une semaine où se sont succédés les cadeaux des rencontres humaines, même que certaines étaient trop jolies pour être adoptées et revêtues si vite et que j’ai dû m’enfuir. Et j’étais pleine de joie, et j’avais aussi envie de pleurer sans raisons ou bien de sautiller sur les trottoirs de Paris, si doux ces derniers soirs.
Ce matin, dans le quartier juif, des marchands vendaient des cédrats et des palmes dans les rues calmes. Je passe devant les commerces familiers et respire leur odeur. J'aime, celle du café qui fait l’angle, sa liqueur d’expresso et de tabac froid, le marchand de primeurs, fruits et légumes mêlés inondant le trottoir et les cris des petites marchandes étalant leurs offrandes et la radio qui beugle. Puis la vendeuse de fleurs qui attend son patron assise sur le seuil de la boutique, muette dans la fumée de sa cigarette et le boucher, violemment éclairé dansant autour des bœufs entiers qu’on lui livre et le poissonnier ruisselant, mince comme un loup, s’affairant dans la glace et les citrons, déballant des brassées de fruits de mer, enfin le cordonnier enveloppé dans sa brume de néons et de colles. J’accoste alors au Brésil au milieu des ouvriers de toutes origines et je parle portugais et arabe et chinois et je bois mon petit noir et je demande des nouvelles d’un œil au parisien et l’horoscope est toujours un gros menteur.


13.10.05

Following Sean 



Ce film sortira aussi à Nantes et à Toulouse le même jour !

Following Sean
Les films du Safran
Espace Saint-Michel

Réservez votre soirée ! Et visionnez cette séquence.


6.10.05

Nos amies les betes 

Malgré le ciel gris souris, quelle effervescence dans le quartier ! Le temps de l’ouverture des show-rooms est arrivé. De petits groupes de girafes anorexiques, chaussées de bottes et de RayBan arpentent les trottoirs le temps des castings en fumant nerveusement des tonnes de cigarettes. Parfois elles portent même dans leurs sacs d’affreux chihuahuas aux yeux exorbités qui tremblent comme des feuilles. Quand on leur tient la porte c’est à peine merci, c’est vrai qu’on ne parle pas la même langue mais quand même, quelle vanité. Des designers et des stylistes sapés comme des clochards et entourés d’une palanquée de courtisans et de gitons roulent des mécaniques en aplatissant méthodiquement leurs coupes de cheveux loupées à la Toni and Guy. Tout ce beau monde branle à qui mieux mieux son portable dernier cri et porte évidemment un parfum de Diptyque. Plein de nouvelles boutiques branchées ont ouvert, mais n’allez pas leur demander leurs prix : vous apprendrez qu’un bloujinze vu en vitrine, celui qui ressemble tant à celui que que vous aviez acheté au Pantashop de Pau en 1982 vaut maintenant au moins 300 euros.
Ah, quelle fatigue parfois ce zoo branché. Ce soir j’ai hâte de rentrer chez moi, dans mon quartier ordinaire, hérissé de tours ordinaires où vivent des gens bien plus ordinaires qu’ici.


3.10.05

Des nouvelles du marais 

En ce moment j’ai tendance à changer de crèmerie. Je délaisse la brasserie progressiste pour un petit bistrot un peu réac où je commande le plat du jour à une serveuse au sourire incertain mais à l’efficacité redoutable. Adieu plats à la mode et autres demi-portions nappées de coulis de figues, maintenant c’est gigot d’agneau. Le m’as-tu-vu me saoule, je préfère l’arrière-salle où je m’attable un moment au-dessus d’une nappe à carreaux rouges et blancs. J’y place mes idées en ordre. J’en fais ensuite des listes que je biffe, ça me rassure le fur et à mesure.
Aujourd’hui j’étais placée à côté d’un fils attentionné et de sa mère, une dame très âgée. Il l’aida à s’installer, commanda pour elle un plat adapté puis tout en s’enquérant d’une voix douce de son bien-être, il ouvrait son courrier et lui faisait part de l’état de ses affaires et des choses à régler. Elle dodelinait un peu de la tête et lui répondait en souriant faiblement, oh tu sais, je n’y comprends plus rien maintenant… Il disait que ce n’était pas grave, qu’il s’occuperait de tout et il lui pressait la main.
Et moi ? Quand je serai une très vieille femme, est-ce que mon fils m’emmènera déjeuner, après avoir lissé mes cheveux blancs et recouvert mes épaules d’une veste de laine ?
Hier matin, dimanche, la police est venue à notre étage : la petite dame qui vivait au 26 est morte. Elle était veuve et n’avait pas d’enfants. C’est triste, je l’aimais bien, elle avait de beaux yeux bleus pétillants.

En ce moment je lis deux livres :
Surtout « En vivant en écrivant » de Annie Dillard. Un trésor qui m’a été offert par la pensée par Samantdi. Samantdi, je te remercie de tout mon cœur, tu as vu juste, c’est le genre de bouquin lumineux et drôle qui change la vie, qui apporte la bonne réponse, qui calme le tremblement. Non seulement je me prépare à le relire avec délice mais aussi, dans le même élan de partage, j’en ai commandé deux autres exemplaires que je destine à des femmes de bien.
Je lis avec moins de plaisir « La possibilité d’une île » de Michel Houellebecq. En fait je n’y comprends rien. Je erre et je bute, c’est la confusion, mais parfois tout d’un coup, je tiens enfin le ruban d’un paragraphe brillant, ciselé et un peu méchant. Il y a quelque chose qui me plait et qui me déplait dans ce bouquin mais je ne saurais dire quoi. Et surtout j’ai la flemme d’y réfléchir.

En ce moment je cours. Je suis taillée en pièces par l’emploi du temps plein, par les trajets souterrains pour récupérer mon gamin et rentrer à 19 heures passées dans un appartement où une foule de corvées attendent d’être abattues à coups de hache. Je suis enfin à moi vers 22 heures et je voudrais tout lire et cliquer chez ceux que j’aime et azertyuioper aussi mais j’ai vite les yeux qui piquent devant la télé. Alors c’est toujours bonsoir trop tôt…


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