21.9.05
De chair

L'éternelle idole - Rodin - 1889.
Dans la rue
D’un homme on en fait deux
Et de toutes les femmes on dégage l’unique
A qui je parle
A toi écoute je réponds
A toutes les paroles aux premières aux dernières
Aux murmures aux cris à la source au sommet
Je te réponds mon amour sans limites
Paul Eluard
Le Livre ouvert - "Je veux qu'elle soit reine !" - 1946.
12.9.05
Ball trap

Visuel de Pascal Colrat - 02/2002.
Samedi j’ai fêté mes 38 ans, j’étais légère à cet endroit précis de la pente douce. Ouvrir l’œil et le bon, réserver sa malice. Relisons nos archives, qu’ai-je fait depuis un an : j’ai changé, de travail, de maison et puis j’étais ici, j’ai aussi bu des bières et croqué des olives.
Ce n’est pas suffisant. Je suis contrainte aux entournures, il faudrait cesser ces polissages, ces bains d’émaux, j’ai envie de cracher, les serpents sifflent sur ma tête. Tout est question de cadre, tout est secret. 38 ans et me voici de fort méchante humeur parce que le bouton de ma veste a été arraché ce matin dans le métro par un type brutal. Le reste de la journée était terne. Je crois que je n’écris plus ce que je pense alors je ne dis rien, vous le voyez, je mets des mots qui ne sont pas de moi.
5.9.05
Chant de paix

La Marseillaise Noire
Fils d’Africains! Tristes victimes,
Qu’un joug absurde abrutissait.
De monstres oubliant les crimes,
Pensons à Jésus qui disait:
« Peuples, plus de sang, plus de guerre
« Qui font rougir l’humanité,
« Moi je suis la Fraternité,
« Embrassez-vous, vous êtes frères. »
Debout! L’heure est venue, à chaque travailleur
Le pain qu’il a gagné, qu’importe sa couleur.
Assez longtemps! le fouet infâme
De ses sillons nous a brisés,
Sans nom, sans patrie et sans âme;
Assez de fers! De honte, assez!
Que dans une sainte alliance
Les noirs et les blancs confondus
À la mort des anciens abus,
Marchant tous pleins de confiance,
Debout! L’heure est venue, à chaque travailleur
Le pain qu’il a gagné, qu’importe sa couleur.
Debout! C’est l’heure solennelle!
Où sur le vieux monde écroulé
Le despotisme qui chancelle
Vient couronner la Liberté,
La discorde reprend sa pomme,
La raison humaine grandit;
C’est l’intelligence et l’esprit
Et non plus la peau qui fait l’homme.
Debout! L’heure est venue, à chaque travailleur
Le pain qu’il a gagné, qu’importe sa couleur.
Plus d’ombre! partout la lumière,
C’est l’Évangile qui paraît;
Le Blanc dit au Noir: mon frère,
À jamais Caïn disparaît
Plus de sang! L’impie ignorance,
Arme terrible du tyran
Aux peuples s’entredéchirant,
Ne dit plus: mort, sang et vengeance.
Debout! L’heure est venue, à chaque travailleur
Le pain qu’il a gagné, qu’importe sa couleur.
Allons! malgré votre race,
Hommes de couleur, unissez-vous;
Car le soleil luit pour tous.
Que chaque peuple heureux, prospère,
Au fronton de l’humanité,
Grave ces mots: en toi j’espère,
Tu règneras, Égalité.
Camille Naudin
Nouvelle-Orléans, 17 juin 1867.
2.9.05
Hell

Picasso - Tête de femme - 1908.
J’ai passé la soirée, une fois l’enfant couché, à visionner des photos de l’enfer. Je lis des articles sur l’enfer, je pleure.
Mais au travail on ne peut pas pleurer devant son écran à chaque mise à jour, alors je me tortillais sur mon siège à roulettes, obsédée par le besoin pressant de prier dans une église sombre.
1.9.05
Vertigo

© K. Hatt - Chute libre à Miami - 1993.
J’aimais l’idée d’une vie sans biens et sans charges, celle qui nous incombe lorsqu’on a vingt ans. Mais cette poudre aux yeux a dérouillé, il serait temps, me conseillent les aînés, de savoir accumuler judicieusement, de monter des rêves en mayonnaise et des meringues friables… Tout cela que chacun veut, du confort et assurer ses arrières. Mais comme une iconographe médiocre, je ne sais pas dire pourquoi je tiens à certaines images. Devoir en justifier le choix me rebute à l’avance, je dis que je les aime toutes, que toutes me définissent mais je ne tiens pas à les défendre avec ferveur, à m’y unir pour autant. Pour me débarrasser de l’envie, je dis qu’elles ne sont pas pour moi et plutôt que de me laisser envahir par le désir, je suis hantée par l’écho de la misère, des faillites et du déracinement. Du désir, et je me vois déjà en perdre l’objet.
En revisitant le si beau village de La Cadière, je me plaisais à rêver d’y posséder un mètre carré qui ne soit qu’à moi, mais rien ne jaillit du grand moteur de recherche lorsque je tape ma requête, c’est bien ce que je disais : laisser tomber La Cadière. Au bureau, autour de moi tous s’activent en silence à faire juter leurs cerveaux bien faits, à fabriquer de la plus-value, je m’applique toujours à des choses plus sommaires et périphériques, à l’entretien, à ce qu’ils ne manquent de rien. Cette tâche ne m’occupe pas entièrement, je pourrais me charger aussi du ménage des locaux en sifflant comme un pinson mais ce serait priver de son emploi l’inefficace mais si charmante personne que l’on paie pour cela et qui s’en acquitte entre mollesses et bavardages. Alors quoi, je suis responsable de ma tétanie, je me distribue chichement, je m’élague tant que rien ne pousse franchement et souvent je n’ai même pas le courage de rassembler ceux que j’aime au pied de mon arbre.
