30.3.05
Roulis et Cucaracha

Le Roulis transatlantique
Jean-Emile Laboureur - 1907.
Je n’ai pas été très prolixe, je me suis traînée comme un cafard temporairement obèse, sans trop savoir pourquoi. Du luxe. Ma foi a t-elle quelque profondeur, mes états d’âme sont-ils tous puissants m’infligeant de penser et de vivre en ayant peur, de moi, en petit, étroit, oui, je suis une merdouille perdue dans l’univers mais je m’arrime vite fait à la terre. Faut pas déconner.
Maintenant le fils sait faire ses lacets. Il sait lire l’heure à sa montre dinosaures. Il met ses dessins en couleurs sous Photoshop. Il aime que son père lui mette un peu de gel pour le coiffer et qu’il lui prête son eau de toilette. Il se lave, se sèche seul, porte fermée. Il lit en cachette jusque tard le soir. Il a commencé à écrire une histoire. Faut rester dans la réalité. Je pleurais à Pâques à cause de mon déjeuner annulé, il me disait : mais il ne faut pas pleurer pour ça maman, ce n’est pas grave. Alors nous sommes partis nous promener sous les averses à Montsouris et c’était très beau de voir ce soleil aqueux vaporiser les cèdres, la lumière se suspendait aux rondeurs des gouttes, des pétales frêles de cerisiers voyageaient dans les ruisseaux, le ciel métallique rendait le vert plus acide, les blancs plus purs, trempés, saisis par les contrastes de l’éclaircie. Un coup de beauté dans l'oeil.
A la brasserie, j’écoutais mes voisins malgré moi. C’était un couple de collègues, une jeune femme quelconque et un homme à la voix affectée. Il lui fit compliment de sa french-manucure et elle lui raconta qu’elle partait au Maroc y acheter un appartement. Elle en profiterait pour faire une thalasso « les pieds dans l’eau ». Tu sais, j’en ai besoin, je suis affreuse, crevée. Mais non, je te trouve bonne mine. Penses-tu je suis verdâtre, je prendrais une douzaine d’huîtres, c’est bien les huîtres, ça ne fait pas grossir et puis de l’eau pétillante, je ne bois que ça. Ma chérie. Non, pas d’empathie aujourd’hui. Cet après-midi, je serai bien restée attablée en terrasse abritée, pas loin de ces ivrognes de la rue de Bretagne. Ils ne font rien, ils fument, ils boivent, ils sourient en roulant de leurs gros yeux les filles qui passent. Il me serait venu des idées, j’aurais écrit frénétiquement ou bien rien, je serais partie rapidement en me disant que je perdais mon temps.
La mer est juste là, derrière la mairie, en fermant les yeux j’entends le ricanement des mouettes et les enfants crier au bord de l’eau et je flaire l’odeur suave de l’huile solaire. Après le travail, j’irais me baigner. Je serais à Amalfi, les garçons aux cheveux lissés feraient jaillir la musique de leurs postes et parleraient trop fort pour se faire remarquer. Je lirais enfin la poésie achetée à midi et mes pieds s’enfonceraient dans le sable.
23.3.05
Graphisme perse
21.3.05
Chant connu de l'infini sevrage
J’ai beau savoir, j’ai beau contourner la douleur, j’aurai toujours ce manque de toi. Après l’avoir senti à l’ornière de chaque jour, après l’avoir touché comme une vieille cicatrice, je vais comme une boiteuse lançant sa jambe blessée en avant malgré tout. De me sentir pour si peu forger ton souci, comme échappée de ton champ, de tes soins et de ta correspondance, je trébuche dans le vide où s’éteint la petite lumière de mon esprit saint.
J’ai beau savoir, il faut s’y faire, c’est pour la vie. Tu me manques, les morts me manquent et les vivants aussi. Je suis de l’entre-deux rives, ni pleinement vive, ni complètement éteinte dans mon silence. Ce que j’écris ne dit rien, ce que je dis est l’ombre de ma mélasse. Derrière il subsiste un caveau non violé où je conserve les carnets consignés de notre désamour. J’ai les preuves de ta survivance dans cette chemise blanche que je garde pour le tourment que m’inflige encore l’odeur de ta chair battant à l’intérieur. Et rien ne comblera ton absence initiale, ni le soleil, ni le duvet des filles, pas même la poigne des hommes. Je reste là, regardant l’or couler entre mes doigts, la création, la peau lisse et les verts appâts fuient avec le temps, me laissant assoiffée à deux pas d’une source qui coule au fond de moi.
J’ai beau savoir, il faut s’y faire, c’est pour la vie. Tu me manques, les morts me manquent et les vivants aussi. Je suis de l’entre-deux rives, ni pleinement vive, ni complètement éteinte dans mon silence. Ce que j’écris ne dit rien, ce que je dis est l’ombre de ma mélasse. Derrière il subsiste un caveau non violé où je conserve les carnets consignés de notre désamour. J’ai les preuves de ta survivance dans cette chemise blanche que je garde pour le tourment que m’inflige encore l’odeur de ta chair battant à l’intérieur. Et rien ne comblera ton absence initiale, ni le soleil, ni le duvet des filles, pas même la poigne des hommes. Je reste là, regardant l’or couler entre mes doigts, la création, la peau lisse et les verts appâts fuient avec le temps, me laissant assoiffée à deux pas d’une source qui coule au fond de moi.
10.3.05
Entrecôtes et cailloux blancs

Maria-Helena da Silva - Composition No.4045
1955
Nicole K a déménagé loin, dans ce quartier où je n’allais jamais plus. Blanche. Après jonction RER à La Chapelle, j’ondule vers Cité U. Coast to coast. Ce n’est pas la même lumière. Ce n’est pas la même odeur dans ces boyaux où je me coule dans la foule de mes semblables. Misère et sécurité. Soufre et sueur. Je reconstitue mes traits de méduse dans les vagues reflets de l’aquarium qui file vers les hautes termitières.
Mais j’exulte. Grâce à Elliott Smith et aussi à cause de ce rêve. Un homme me caressait la nuque comme on caresse un chaton. Mon dieu, c’était si bon. On me poussait ensuite toute habillée sous la douche, en jouant, mais pas seulement. Je m’y prêtais avec gêne, je ne voulais pas qu’on me découvre sous mes vêtements plaqués. C’était comme un dépucelage de me voir sous ce regard, mon corps efflanqué dans le miroir embué. Et l’entourage aussi. Je veux dire le voir enfin dans sa réalité et pas dans cette rage muette et si sage. Oh mon amour qui m’a tant manqué. Que je ne nourrissais plus, que d’élans spongieux qui buvaient tout sans laisser de traces, que d’empreintes grasses et sucrées sur les verres à pied, et de ces parfums oubliés que l'on croise, là, aux coins de Paris, de son âme, dans un de ces quartiers où nous allions. Oh mon amour, je ne te porte même plus, tu t’es infiltré à jamais dans mon eau et il me pousse un chardon merveilleux dans la poitrine. Effile l’atonie des derniers moments où je me sentais mourir un peu, pour une autre. A force de l’appeler, je savais bien qu’elle adviendrait de moi. A Montsouris, quand je suis sortie, l’air mouillé et tiédi sentait les baisers et la fourrure. Je me suis arrêtée dans un petit café-restaurant kabyle de mon quartier. L’heure était paisible et peuplée d’habitués savourant la fin d’un repas. Je me suis assise au bar pour écouter la plainte du chanteur qui tournoyait dans ma bière sans bulles. Je m’y suis sentie bien. Il y avait des photos encadrées d’Alger la Blanche, des photos d’amis moustachus posant dans la fraîcheur d’une ruelle, de musiciens berbères aux yeux embrasés et d’enfants aux joues rouges. Un gros chien noir affectueux qui avait cherché à connaître mon odeur s’était allongé aux pieds de mon tabouret. J’ai feuilleté l’Officiel pour me faire un programme des œuvres à désirer, à attendre, à boire, et pour en revenir avec des cartes postales précieuses que je ne dilapiderais pas dans l’épistolaire mais que je garderais pour moi.
8.3.05
L’œuvre
Aussitôt née aussitôt condamnée,
Il te faut vivre pour témoigner contre toi
Et n’exister que pour être donnée
En signe qu’il y a autre chose que toi.
Dès que tu es, tout ce que tu n’as pas su être
Apparaît, négatif et pur, dans sa lumière.
Sois le temple inégal sous la grandeur du ciel
Et par qui seul le ciel se donne l’existence,
Montre imparfaitement vers ton ciel pour qu’un ciel
Reçoive sens par les manques du temple.
Il te faut vivre à cause d’un plus loin que vivre,
Pour l’œuvre à toute vue à l’horizon de l’œuvre,
Et dire pour l’impossible à dire, et tenter
En faveur de ce qui ne peut être tenté.
…
Marcel Thiry - 1897-1975.
Il te faut vivre pour témoigner contre toi
Et n’exister que pour être donnée
En signe qu’il y a autre chose que toi.
Dès que tu es, tout ce que tu n’as pas su être
Apparaît, négatif et pur, dans sa lumière.
Sois le temple inégal sous la grandeur du ciel
Et par qui seul le ciel se donne l’existence,
Montre imparfaitement vers ton ciel pour qu’un ciel
Reçoive sens par les manques du temple.
Il te faut vivre à cause d’un plus loin que vivre,
Pour l’œuvre à toute vue à l’horizon de l’œuvre,
Et dire pour l’impossible à dire, et tenter
En faveur de ce qui ne peut être tenté.
…
Marcel Thiry - 1897-1975.
7.3.05
A Louise Michel
3.3.05
Waiting for the sun

Albert Marquet - Le port de Hambourg - 1909.
Au travail, le temps est plein comme un œuf, je préfère ça mille fois, dehors le ciel pisse l’albumine. Le soir j’ai les yeux qui piquent à cause des tableaux croisés dynamiques. J’ai de la chance d’être là au chaud dans ce bureau. Parce qu’en ce moment je reçois des cv de jeunes bardés d’études et de stages et de cdd, des hommes et des femmes de bonne volonté et qui voudraient se poser et commencer les choses sérieuses. J’imprime, je fais passer, réponse retour, six centaines en trois semaines. Le marché de l’emploi a la nausée. Je leur dis hauts les cœurs. Le fils est au frais dans le Doubs alors avec son père, d'abord on s’empresse de sortir les premiers soirs, puis, on s’empresse de faire comme d’habitude lors des derniers.

