29.11.04
Quartier latin
Maurice Utrillo - Notre-Dame - 1963.
Une petite fille du quartier latin. Elle irait à l’école, pas loin. Dans la cour encastrée entre les hauts murs de pierres meulières, il n’y aurait qu’une cachette, celle du recoin, sous l’escalier de secours métallique qui dégouline de la façade. Là, elle y embrasserait son amoureux avec une application immobile et un peu dégoûtée. La classe se déroulerait comme dans un rêve. Les filles sont un peu méchantes et les garçons taquins, tous comme les petits frères. Il faut suivre les consignes tout en perdant ses dents. Il faut encaisser de n’être plus la seule, de partager sa mère, son temps et ses caresses et ce sera trop peu, toujours, et pour la vie. Le dimanche, son père l’emmènerait nager à la piscine avec le plus grand des petits frères. Elle serait fière de faire la traversée, d’une traite, pour s’accrocher aux rebords verts de tartre et de calcaire du bassin de la rue de Pontoise. Après s’être séchés, ils iraient manger un friand tiède, à la saucisse, offert par leur papa chez le charcutier de la place Maubert. Des gouttes d’eau javellisée dégoulineraient de la pointe de ses cheveux sur son anorak rouge bordé de fourrure synthétique blanche. En rentrant, elle écouterait la radio de l’année 73 ou un disque de Jean Ferrat ou de Léo Ferré et lirait un numéro de Pilote tiré de la grosse pile vacillante. Ce ne seraient pas des lectures "pour enfants", mais elle y puiserait, pour son imaginaire. Le dimanche, on s’ennuie, il n’y a pas la télé, on fait un tour dans les squares du quartier, ils sentent la pisse de chien et ils sont un peu tristes. Dimanche parisien. On fait une promenade autour de Notre-Dame, elle la connaît par cœur et la touche avec l’âme, ses mains levées vers le ciel caressent les gargouilles. On attend le lundi de revoir la maîtresse, elle n’est pas très douce, mais il faut bien l’aimer sous peine de disparaître. Celle de la maternelle, elle était gentille. Elle lui démêlait les cheveux avec un grand peigne vert et de tendres mots de sœur aînée.
C’est avec elle, que je plonge mes mains dans la glaise et pétri des succès qui trôneront sur le bureau de papa. Chère Mademoiselle, jamais je ne vous oublierai de m’avoir préférée et de m’avoir offert votre amitié. C’était l’heure des mamans, je me souviens, un jour de fête des mères, de cette rose rouge que nous devions offrir, enlacée d’un poème. Nous attendions sur des petits bancs placés devant l’entrée, entrée qui devenait de ce fait une scène. Les mères arrivaient et repartaient avec les copains, les bancs se vidaient et je suis restée la dernière, je sentais l’excitation filer entre mes doigts, puis maman est arrivée, essoufflée, mais elle était contente et ses yeux brillaient de joie.
26.11.04
Consolation
Aujourd’hui c’est ma fête, en voici le dicton : "A la Sainte-Delphine, mets ton manteau à pélerine". Vous voilà prévenus. Pour l’occasion je suis allée faire un tour dans les boutiques du quartier près du boulot. Je n’aurais pas dû, ça m’a collé le bourdon de voir en vitrine des fringues aussi chères et des pétasses brunes et blondes entrer se les offrir sans ciller. Du coup, j’ai acheté un petit cadeau pour mon père : c’est un nécessaire à moustaches pour son anniversaire ! Rien que ça m’a remise en joie, les fringues pour moi, ça sera pour une autre fois.
22.11.04
Enfer et Tarnation
Hier je suis allée voir le film de Jonathan Caouette – Tarnation.
Alors c’est un peu trash mais pas trop, il y a des passages un peu longuets c’est certain, mais dans l’ensemble j’ai bien apprécié, j’ai trouvé ça très touchant et le Caouette je l’aime bien, il ne s’en sort pas trop mal pour un type qui revient de si loin. Voilà, je ne sais pas faire de critique de film comme Cacochyme ou Asylum alors on attendra qu’ils aient envie d’aller le voir…J’ai trouvé que le bande-son était pas mal mais qu’elle aurait pu être plus pêchue et puis Caouette il est beau-gosse et c’est mieux parcequ’il y a beaucoup de gros plans sur lui, forcément, il se met la tronche dans la caméra sans arrêt. Il filme aussi beaucoup les trous de nez de son grand-père ou les yeux fous de sa grand-mère et les rires hystériques de sa folle de mère, magnifique femme éléctrochoquée et ça, parfois c’est plus pesant mais elle est comme ça sa putain de vie, alors…
Evidemment il suffit que je décide d’aller au ciné, ça m’arrive deux fois par an, pour que je tombe à côté d’un grand crétin qui mâche son chewing-gum en faisant un maximum de bruit et de claquages de langue sur dents creuses et qu’il en tripote le papier pendant toute la séance… C’est pour cela que je ne vais quasiment plus au cinoche : mes voisins me gavent toujours et je préfère regarder un Dvd ou une vidéo tranquille chez moi et pas être dans le vent que de me cogner les bruits des autres ou leurs odeurs de bouche ou de baskets… et oui, je suis comme ça, faut pas me gonfler quand je vais au cinéma.
Alors c’est un peu trash mais pas trop, il y a des passages un peu longuets c’est certain, mais dans l’ensemble j’ai bien apprécié, j’ai trouvé ça très touchant et le Caouette je l’aime bien, il ne s’en sort pas trop mal pour un type qui revient de si loin. Voilà, je ne sais pas faire de critique de film comme Cacochyme ou Asylum alors on attendra qu’ils aient envie d’aller le voir…J’ai trouvé que le bande-son était pas mal mais qu’elle aurait pu être plus pêchue et puis Caouette il est beau-gosse et c’est mieux parcequ’il y a beaucoup de gros plans sur lui, forcément, il se met la tronche dans la caméra sans arrêt. Il filme aussi beaucoup les trous de nez de son grand-père ou les yeux fous de sa grand-mère et les rires hystériques de sa folle de mère, magnifique femme éléctrochoquée et ça, parfois c’est plus pesant mais elle est comme ça sa putain de vie, alors…
Evidemment il suffit que je décide d’aller au ciné, ça m’arrive deux fois par an, pour que je tombe à côté d’un grand crétin qui mâche son chewing-gum en faisant un maximum de bruit et de claquages de langue sur dents creuses et qu’il en tripote le papier pendant toute la séance… C’est pour cela que je ne vais quasiment plus au cinoche : mes voisins me gavent toujours et je préfère regarder un Dvd ou une vidéo tranquille chez moi et pas être dans le vent que de me cogner les bruits des autres ou leurs odeurs de bouche ou de baskets… et oui, je suis comme ça, faut pas me gonfler quand je vais au cinéma.
20.11.04
Aux hommes de plus tard
A Claude, au beau-père
que je n'ai pas connu.
Mais vous qui connaîtrez l’autre travail, plus tard,
Alors qu’il sera devenu comme une fête,
Quand il sera ce qu’est le poème au poète,
Pour chacun sa passion, sa victoire, son art,
Pensez alors à nous avec un peu d’égard.
C’est vrai que d’avoir tant trimé comme des bêtes
A des travaux qu’on exécute et qu’on répète,
La tristesse a bien pu marquer notre regard.
Ah ! comprenez que nous avons aimé la vie
Et malgré ça, cet enfer-là, pas eu l’envie
D’abandonner l’espoir et de pleurer sur nous.
Oui, nous avons aimé terriblement la joie,
la moindre et grande joie, au moins autant que vous,
Et la plus grande était de vous ouvrir la voie.
Guillevic
Poésie du soir
Emil Nolde - Sea and Light Clouds - 1935
J'ai de la peine à renoncer aux images
Il faut que le soc me traverse
miroir de l'hiver, de l'âge
Il faut que le temps m'ensemence
Philippe Jaccotet - Airs - 1961-1964.
18.11.04
In medio stat virtus
Antony Gormley - A case for an Angel II - 1990.
Quand il n’y a rien à dire il ne faut pas forcer. Hier j’étais repartie vers l’Iran, mes douze ans, je parlais de mes bagues aux dents et d’une amie d’enfance dont l’amitié versatile me faisait morfler, un jour elle m’aimait, un jour elle m’ignorait et puis je me suis dit que tout était un peu rance malgré l’impression de netteté. Il faudrait bâtir une histoire neuve, mais je n’ai aucune imagination vous voyez. Je préfèrerais raconter que je tombe vaguement amoureuse dans les cafés, là d’une femme-faon, ici d’un garçon près duquel j’aurais été assise le temps d’un déjeuner, enfin, amoureuse, je me comprends, je ne rigole pas avec la fidélité, j’en perdrais la raison. Je pourrais décrire un teint, une poudre aux yeux, un décolleté, l’odeur d’un type qui remettrait son manteau dans un grand mouvement. Là, je suis mieux, dans le rien qui sert à rien, mais pour les histoires qui se tiennent droites… Alors ces jours derniers j’attendais un truc, je ne sais pas quoi, quelque chose qui me tire de l’ordinaire mais rien n’est venu. Je me sentais comme quand j’avais douze ans. J’avais envie d’une vie trépidante, de boums et de rires un peu crétins et que tout reste à faire surtout, que tout soit neuf comme un sous-main. Peut-être parce que je n‘ai pas eu une adolescence vraiment normale, parce que je vivais à ce moment-là dans des pays en guerre ou dans cette fichue école de bonnes soeurs et que je suis une frustrée de ce temps qu’on m’a volé. Je serais bien déçue maintenant d’une vie aussi légère, je n’ai plus rien à y faire et il ne s’agit plus de se disperser. N’empêche que quand je sens le vide, j’ai envie de me perdre, j’ai toujours envie d’adrénaline, d’alcool et de fumée. Je vivais sur la brèche maintenant je n’en prends plus les risques, le temps est juste, moyen, et je ne m'y fais pas toujours. Je me dis que je couve une folie douce et des rêves plus grands que mon ventre.
14.11.04
Migrations
Rob Scholte - After Us the Flood
1991-1995
Mon frère Tonio et sa femme mexicaine envisagent sérieusement de s’installer à Mexico.
Ma sœur Pauline va partir vivre en Thaïlande y retrouver son fiancé birman.
Mon frère Bootsy et son amie brésilienne voudraient s’expatrier, alors pourquoi pas le Brésil…
Ma sœur Juliette, elle, vit à Londres depuis longtemps.
Quant à mes parents, ils sont partis pour un long voyage au Rajasthan.
Nous, nous restons à Paris. Mais nous émigrerons certainement vers le 15ème arrondissement.
10.11.04
L'accordéon de l'Armistice
Robert Doisneau - Les bouchers mélomanes -1953.
Aujourd’hui je me sens bien. Soulagée de moi-même. J’ai enfin largué hier soir chez Nicole K. mes dernières valises plombées, pleines d’anciens costumes de scène que je ne voulais pas lâcher de peur de n’avoir plus rien à me mettre, de me retrouver à poil en peau de vraie femme. Ce matin, je comprends mieux ce rêve d’embrasser du bout des lèvres ce camé maigre consumé par la fièvre. C’était la dernière étreinte brûlante, l’ultime baiser au mourant, l’adieu à cette part d’ombre dont j’ai usé et abusé pour me définir. J’ai été malhonnête et honteuse de l’être, maintenant je n’ai presque plus peur de préférer cultiver la vie. Même avec nonchalance. Alors je suis presque sauvée, on dirait, tout ce travail n’aura pas été vain. C’est ce que je fais maintenant qui compte évidemment, le reste, les trucs d’avant il faut bien que je m’en accomode parce que c’est rasant à la fin, c’est insupportable de se vautrer là-dedans, autant m’arranger une bonne fois pour toute avec mon éthique et qu’elle soit plus souple dorénavant et que je m’accorde au pardon. Parce que je ne suis plus celle que je pleure, il y a prescription.
Et puis j’ai très envie d’apprendre à jouer de l’accordéon. L’accordéon diatonique, pas comme celui d’Yvette. C’est si beau. J’apprendrai. Je le plaquerai contre moi et il en sortira les sons de mon cœur. Même qu’un jour pour m’accompagner, je chanterai pour de vrai.
9.11.04
Brève du fils
"Britney Spears, elle est belle ! Mais je n’aimerais pas qu’elle soit ma mère…
Ben oui, je ne saurais pas qui est mon père : elle change tout le temps d’amoureux !"
Ben oui, je ne saurais pas qui est mon père : elle change tout le temps d’amoureux !"
5.11.04
Café solo
Pablo Picasso - La Espera - 1901.
Aujourd’hui j’ai bu trop de café, j’ai les mains qui tremblent et le cœur aussi.
A midi à la brasserie, j’avais à ma droite, une girafe brune qui avait la bouche, mais pas les seins de Monica Bellucci et qui inspectait un relevé de banque particulièrement bien garni, et, à ma gauche, un couple de copines lesbiennes qui parlaient de leur psy. Je me suis sentie seule, comme toujours alors j’ai pris un demi de Stella.
Au bureau, je n’ai pas tant de travail que ça, je ne suis pas inquiète d’être sous-employée, mais j’ai trop d’énergie à revendre et il vaudrait mieux m’occuper avant que je ne me laisse divaguer. J’ai le temps de rêver. Ici chacun va déjeuner de son côté, les repas entre collègues ne sont pas d’actualité. Ici chacun écoute de la musique au casque, rivé à son écran et quand la nuit tombe, personne n’allume la lumière générale du studio. C’est un peu triste, j’ai le temps de tourner en rond comme une autiste. Je me sens moyennement bien, une impression d’enfermement et de solitude mentale.
Pourtant je ne suis pas seule, j’ai des amis, une famille, un mari, un enfant mais cela ne m’empêche rien, hein, tout le monde le sait bien. Les amis de longue date, ils sont loin, ils sont occupés et puis, c’est trop tard, c’est comme si nous n’étions plus à jour de nos rapports de confidences, comme si le temps ne pouvait être rattrapé, comme s’il y avait trop à dire maintenant pour reconnecter nos mondes, nos aqueducs, dynamités, merci Bashung. J’ai toujours eu le sentiment de ne pouvoir dire aux autres ce que je pensais. Je n’ai pas dû savoir nommer ce que je ressentais lorsque j’étais enfant et puis plus tard, mes opinions n’étaient pas considérées, ni écoutées alors je me passais de les exposer et puis ensuite avec les vilaines aventures, je n’ai plus parlé, je n’ai plus dit. Après il y a eu l’héroïne et avec elle plus grand chose ne valait la peine d’être raconté, pendant longtemps.
Depuis que je suis gamine, je suis très sociable mais est-ce vraiment moi. Les êtres pour lesquels je me prends d’affection deviendront-ils des amis, de véritables amis et ma soif d’aimer et de me rendre aimable ne m’est-elle pas finalement insupportable. Car il me semble que cette quête est vaine et que je me fuis moi-même. La solitude mentale est ce gouffre qui me fait tant souffrir. Tout cela je ne le dis à personne sinon sur Blogskaïa et c’est cette quête d’ amour que je trouve étrange. Ce serait comme avouer une grande misère, un grand chagrin à un ivrogne inconnu rencontré dans un café ou à une vieille femme assise à côté de moi dans un tgv. C’est aux gens qu’on ne connaît pas qu’on dit la vérité. Les autres, les si proches il faudrait toujours les en préserver.
