29.10.04
Le Progrès
Frans Masereel - La Ville - 1925.
A midi je vais parfois manger un morceau dans une brasserie du quartier. Je l’aime bien, avec un zinc d’époque et de vrais garçons de café costauds et polis qui réagissent au quart de poil pour les commandes, ça me plait. Ici les branchés affluent pour le déjeuner. Ils n’arrêtent pas de fumer, les vaches, surtout les filles. J’ai remarqué qu’ils boivent tous du coca light avec leur salade gourmande aux gésiers, ces gens-là n’ont pas de goût, en fait. Je l’ai déjà dit, ils ne sourient pas, même pas un coup d’œil doux, non, rien, qu’est-ce qu’on s’ennuie. Il y a aussi de vrais mecs dans le quartier, comme les ouvriers, qui travaillent à la rénovation de la rue toute entière. Je suis toujours impressionée par leur boulot. Ils ne viennent pas manger à la brasserie, parler stylisme et soirées, c’est trop cher pour eux, ils ont des gamelles à plusieurs compartiments préparées par leurs dames, ils les font chauffer dans leurs algécos à roulettes et une fois leur repas avalé, ils viennent pour s’envoyer un petit cahoua et fumer une clope qui se consume trop vite entre leurs doigts forts. Ils n’ont pas les mêmes manières, ils disent, pousse-toi Dédé, fais donc une place à la demoiselle (ahah les flatteurs) qu’elle puisse prendre son café tranquille et puis ensuite ils partent en disant au revoir et font un sourire. Des petites choses qui font chaud au cœur, comme ça, pour rien. Moi je ne suis pas bégueule. Je préfère la compagnie des gens simples.
28.10.04
Léon me donne la frite
Pierre Bonnard - Rue Tholozé - 1897.
Aujourd’hui j’ai fait l’acquisition d’un livre de poche d’occasion chez une bouquiniste de la rue de Bretagne, je sais que ce livre est magnifique et ma journée et le cours même de cette semaine en sont transformés. C’est « Le piéton de Paris » de Léon-Paul Fargue. Dans l’introduction, intitulée « Par ailleurs » il répond à la question d’ « une belle femme avide de s’instruire » : comment faites-vous ?
Pour Fargue, il ne s’agit pas de méthode, ni d’inspiration mais d’une intention d’écrire ce que l’on n’écrit pas. Il dit : « Moi, je me suis laissé appeler par les géographies secrètes, par les matières singulières, aussi par les ombres, les chagrins, les prémonitions, les pas étouffés, les douleurs qui guettent sous les portes, les odeurs attentives et qui attendent, sur une patte, le passage des fantômes ; des souvenirs de vieilles fenêtres, des fumets, des glissades, des reflets de cendre de mémoire. ». Je lis plus loin : « Si j’avais quelque jeune disciple à former, je me contenterais probablement de lui murmurer ces seuls mots : « Sensible…s’acharner à être sensible, infiniment sensible, infiniment réceptif. Toujours en état d’osmose. Arriver à n’avoir plus besoin de regarder pour voir. Discerner le murmure des mémoires, le murmure de l’herbe, le murmure des gonds, le murmure des morts. Il s’agit de devenir silencieux pour que le silence nous livre ses mélodies, douleur pour que les douleurs se glissent jusqu’à nous, attente pour que l’attente fasse enfin jouer ses ressorts. Ecrire, c’est savoir dérober des secrets qu’il faut encore savoir transformer en diamants. Piste longuement l’expression qui mord et ramène-la de très loin, s’il le faut ».
Voilà mon nouvel ami et son récit arpente le Paris du début du siècle, j’y retrouve les récits de Zola et les photos d’Atget. Paris mon Amour. Pour rester à Paris, nous sommes prêts à de grands sacrifices. Nous avons visité des appartements dont toutes les pièces donnaient sur des cours tristes et rongées de salpêtre, des cuisines borgnes et nues aux robinets suintants, pour l’instant … J’attends en bouquinant.
26.10.04
Grass for those who cry
Max Ernst - Le jardin de la France - 1962.
Représente-toi sans cesse le monde comme un être unique, ayant une substance unique et une âme unique. Considère comment tout se rapporte à une seule faculté de sentir, à la sienne ; comment tout agit par sa seule impulsion, et comment tout contribue à la cause de tout, et de quelle façon les choses sont tissées et enroulées ensemble.
Marc-Aurèle – Pensées pour moi-même – XL – Livre IV.
24.10.04
Révolution d'octobre
Henri de Toulouse-Lautrec - "A Montrouge"
Rosa la Rouge - 1886-1887.
L’inéluctable marche du monde vers un capitalisme triomphant me déprime oui, mais je n’y peux rien, c’est un sentiment d’écrasement. Je suis expulsée d’une vie devenue, tout d’un coup, trop chère pour nous. Maintenant qu’elle est plus dure, les rêves inaccessibles. Paris exorbitant. Voilà ce que sens. Et j’ai une dent contre plein de gens, et tout ce fric, stupidement et des grains de colère et d’inquiétude plein les poches. Je ne devrais pas il faudrait s’en remettre à la foi pour lendemains qui déchantent. Elle scintille dans la rue, à condition de ne pas regarder ses pieds trop souvent, ni les si belles vitrines chargées des pacotilles qui nous font perdre le fil de notre modeste ouvrage. Le monde tournera sans nous, bientôt nous serons les prochains, juste après nos parents et il s’agit des enfants. Que leur donnerons-nous ? ce que les temps avides n’auront pas dilapidé, tout ce que l’on ne pourra plus jamais gagner, et de l’amour, il paraît qu’il y en a toujours. C’était une vilaine semaine, j’étais triste et affamée du temps que je n’ai plus et tout me pesait comme un joug à défaire violemment, là sur le champ, les organisations et frustrations inhérentes au mariage et à la maternité, les listes et les corvées et tous ces détails cannibales qui poissent l’esprit et qui donnent envie de vent et d’amitié. Vendredi soir j’ai revu une fille que j’aime. Nous avons dîné et bu de l’absinthe, nous avons parlé, nous avons eu les larmes aux yeux et je suis rentrée tard.
17.10.04
Lendemain de fête
The Fabulous Furry Freak Brothers - Gilbert Shelton.
C’est enfin débarrassée d’un puissant mal de crâne éclairci à coup d’Efferalgan que je vous écris aujourd’hui. Hier soir c’était Broom Broom Party et je n’ai jamais connu une telle affluence chez nous. C’était une fête réussie, un bon mélange de gens très différents, donnez leur à manger et à boire et... nos djs préférés ont mis un feu d’enfer, ces types-là sont déchaînés. C'était parti ! Je suis passée d’une discussion à l’autre, je perdais toujours mon verre, du coup j’étais souvent obligée de me resservir et c’était un peu n’importe quoi et décousu mais c’est ce que je trouve amusant dans les fêtes. A 3 heures du matin des personnes inconnues de nos services, débarquaient encore et encore, chargées de bouteilles. Des flopées. Plus tard j’ai crié on ferme, C. est même montée sur une chaise pour transmettre l’annonce. C'était plein à craquer et il se faisait tard, c’était devenu franchement limite. Bien sûr ils ont mis du temps à partir, ils ne voulaient plus se/nous quitter. Ce matin j’ai constaté que le parquet avait été martelé de milles trous de talons aiguille et que le tapis du couloir était taché de cire, bouah, ce sera tout pour les dégâts. Les voisins ne se sont même pas plaints. On les regrettera ces voisins et cet appart aussi !
16.10.04
Broom Broom Party
14.10.04
La tuile et l'olivier
Sam Szafran - Sant titre - 1999.
Au boulot. Dans la cour pavée, il y a un petit olivier, et un beau camélia planté dans un grand bac en bois, il fleurira bientôt. Devant mes yeux, un mur framboise tout lisse, sans aucune décoration et cinq mètres de hauteur sous plafond. Je suis au cœur du Marais, dans le hype, je ne vais pas m’en plaindre, hein, c’est moins sinistre qu’une entreprise implantée dans une ZAC. Ici les gens sont très chics et la plupart sont vêtus de noir. Ils conduisent un scooter, ont des bottes pointues et un i-pod en bandoulière, ils ne sourient pas beaucoup, c’est le moins qu’on puisse dire. Au bistrot, après le petit café du matin, par exemple, ils ne crient pas « Bonne Journée ! » à la cantonade, comme dans mon quartier. Ici, il vaut mieux avoir l’air un peu blasé et ça ira bien comme ça. Ce n’est pas vraiment « my way »… A l’agence, les choses n’ont pas l’air mal organisées, je n’aurais pas trop de mal à en comprendre et à en améliorer un peu le fonctionnement. Ils sont tous sympas avec moi, la musique qu’ils passent décoiffe et ils ont même prévu un pot, demain, pour fêter mon arrivée.
La matin j’y vais à pinces. Je traverse la Seine. Je prends la rue des Ecouffes, la rue des Rosiers, la rue Vieille du Temple, la rue de Bretagne, ça y est, je suis presque arrivée. Pas de métro, j’ai le temps de finir un songe et de me réveiller chahutée par les rires des collégiens allant au bahut. Les orthodoxes caressent doucement leurs barbes et remettent leurs chapeaux d’aplomb devant la synagogue, le libraire remonte son rideau de fer, les boulangeries garnissent leurs étalages de bagels et de pâtisseries tièdes. Sur les bitos bordant les trottoirs des autocollants jaunes « les racistes aiment Dieudoné ». Je ne suis pas tout à fait d’accord, j’aimerais en arracher un mais c’est vraiment pas le quartier ni le moment pour faire une chose pareille...
Ce soir, le propriétaire de notre logis a téléphoné : il faudrait que nous quittions l’appartement fin juin : il y logera son fils, étudiant (c’est cool pour lui).
Je m’y attendais et voilà que la tuile est là, de son rose saignant. C’est le moment de changer ? C’est que ça doit l’être… C’est le moment d’imaginer une autre maison. C’est le moment de faire les comptes. Je n’ai même pas mal.
13.10.04
A Lilith
Cataire
Ils ont insulté les vaches
ils ont insulté les gorilles
les poulets
Ils ont insulté les veaux
ils ont insulté les oies les serins les cochons les maque-
reaux les chameaux
ils ont insulté les chiens
Les chats
ils n’ont pas osé
Jacques Prévert – Choses et autres.
11.10.04
C'est reparti pour un tour !
Le Manège Enchanté
Margotte : "Ne bougeons plus, Pollux, on nous regarde !..."
Vendredi j’ai rencontré une jeune aveugle. Elle m’a demandé le chemin pour aller à Censier où elle étudiait LEA, elle était venue exceptionnellement en bus et s’était vaguement paumée.
Alors j’ai glissé mon bras sous le sien et nous avons marché clopin-clopant, elle boitait un peu. Elle était très vive et projetait de trouver un emploi dans une ONG qui s’occuperait des réfugiés, surtout des enfants réfugiés, parce que ce monde manque tant d’humanité disait-elle. Puis elle me confia ses craintes de ne pas trouver de logement l’an prochain lorsqu’elle n’aurait plus droit à cette piaule à la cité U qui lui permet pourtant d’être libre et autonome depuis trois ans, loin de ses parents dépressifs vivant en banlieue dans un pavillon très triste. Je sentais une chair très ferme contre mon bras et ses yeux grands-ouverts vibraient au fil de sa pensée. Elle me disait, si vous saviez comme « nous sommes discriminés ». J’avais le cœur serré en la quittant. Aujourd’hui c’est mon dernier jour avant de reprendre le travail. Je l’ai déjà dit, j’ai la frousse. Je suis allée chez le coiffeur dans la foulée de ce début de matinée, chez un coiffeur que je ne connaissais pas et c’était bien parce qu’il ne parlait pas, il ne me regardait pas dans le miroir, il ne me proposait pas de revues débiles, ni de café, ni de produits hydratant la fibre capillaire, il se contentait de me coiffer avec des gestes plein de douceur et d’élégance. En sortant, mes cheveux bouclaient joliment dans le reflet des vitrines.
Alors je me suis dit que j’étais prête et que tout se passerait bien. Et ces dernières heures chômées je les goûte à vous lire, à jouer à saute-moutons et à ouvrir toutes les fenêtres en grand, et comme j’ai un peu envie de chialer et qu'il y a un rayon de soleil, je vais sortir faire un tour !
8.10.04
Small Titanic
Chris Orr - Small Titanic Etching - 1994.
C’est pas trop la joie autour de moi. Les copines souffrent, divorce, ruine financière, violences conjugales, tout cela mâtiné de difficultés pour se loger, avec des mômes, ça frise la catastrophe sociale. Alors je prépare de petits dîners et je fais de petits cadeaux d’amitié à défaut de pouvoir les tirer du pétrin. Je me sens impuissante mais je ne fais plus le saint-bernard comme avant lorsque je m’épuisais à trouver des solutions aux problèmes des autres alors que j’étais dans la dope jusqu’au cou, quelle idiote j’étais d’avoir prêté tout ce fric qu’on ne m’a jamais rendu bien sûr ou d’avoir hébergé des filles en galère qui partaient du jour au lendemain en laissant la piaule dans un état pitoyable et sans laisser de mot, rien, macache, même pas merci. Et toutes les infos, les renseignements, les contacts donnés à ceux qui ne les méritaient pas et qui n’en n’ont rien fait de bien et qui ne m’ont jamais rappelée pour me dire où en étaient leurs démarches… C’est pas grave tout ça, c’était juste de l’amour mal distribué, mal investi et je n’étais pas si idiote que ça, l’amour, j’en ai des tonnes dans mes soutes. Le malheur des autres, le malheur du monde est un gouffre dans lequel je ne souhaite pas me jeter. Pour l’instant mon navire ne prend pas l’eau parce que j’éponge sans cesse, j’écope de mon expérience, c’est vrai que j’ai connu de terribles naufrages et que je suis devenue une de ces louves qu’il est difficile de manipuler comme avant. Avant j’aurais vidé mon compte en banque de pauvre secrétaire et j’aurais fait de mon appartement un refuge de désespérés, j’aurais été une mauvaise amie en quelque sorte car j’aurais bradé tout ce que j’avais de précieux, je me serais fourvoyée dans des relations minables avec des gens veules à qui j’aurais fait des cadeaux, juste pour ne plus être seule, pour exister à leurs yeux j’aurais fait leur ménage et j’aurais torché leurs gosses blêmes. Maintenant que j’ai arraché les fils de cette pantomime lamentable et servile, maintenant que mes réveils sont doux de n’être plus coupables des poisons pris la veille, drogues, sexes qui n’aimaient pas, discussions sans futur, inerties stupides et je ne parle même pas des tangos et des bas soyeux irrémédiablement filés dans les sous-bois, maintenant j’y vois plus clair. Quand on donne c’est pour ne rien demander en retour.
5.10.04
6 years, what a surprise...
Il y a 6 ans mon fils naissait, à 9h05. J’étais entrée à la maternité à 3 heures du matin. Il n’y avait plus de lits disponibles alors on m’avait installée sur une table métallique très inconfortable. L’accouchement fut pénible, long, douloureux et j’eus eu une crise d’asthme qui me plongea dans une grande panique. Je crus que j’y laissais ma peau. Je serrais très fort la main de son père. Et puis je me suis retrouvée avec ce petit bébé sur la poitrine, il était tout gluant et tiède, il avait des yeux noirs immenses. Je pleurais, j’avais froid, je n’en voulais pas sur moi, je n’étais pas encore prête… L’infirmière a pris le bébé et je suis restée seule pendant un long moment sans que personne ne vienne me laver, me détacher, me couvrir, ça m’a semblé une éternité, je me suis sentie abandonnée comme une bête blessée. Puis on est entré pour s’occuper de moi, on a posé mon bébé sur mon ventre et un infirmier antillais sympathique m’a fait monter dans la chambre que je partageais avec une autre mère.
La nuit qui a suivi est une des plus belles de ma vie. J’avais installé mon petit contre moi dans mon lit et nous avons dormi ensemble, je m’éveillais par intermittence de rêves étranges et doux pour sentir sa présence, c’était un moment de fusion extraordinaire.
