30.9.04

Love and Twist 



Mes parents. J’aime l’histoire de leur rencontre. J’aime surtout qu’ils me la racontent. En 1963 à Paris, Mabillon. C’était rue de Buci, au Café Vénitien, un établissement aujourd’hui disparu situé en face du célèbre loueur de tenues de soirées, Le Cor de Chasse. Il y avait un petit bowling. Ce soir-là, au sous-sol, dans cette cave plutôt enfumée, se tenait ma mère, seule au bar devant un verre de lait. Mon père était en compagnie d’un ami commun, qui les présenta. Mon père s’étonna pour le lait et commanda une bière, très certainement. Ils se revirent au Café Vénitien par hasard le samedi suivant, une soirée y était organisée, on dansait.
Ta mère était splendide tu sais, elle portait une robe courte de velours noir, et de belles boucles d’oreille et avec ses longs cheveux …Il en abandonna la fille si fade qu’il chaperonnait pour ne se consacrer qu’à elle, la faire danser des twist enfiévrés et quelques rocks périlleux mais surtout parler, tard, presque toute la nuit. Toi aussi tu n’étais pas mal. Ils sourient.
On tombe amoureux en parlant je crois, un flot de paroles qui trouve enfin l’oreille, une correspondance, nos lettres auxquelles enfin on répond, du tac au tac, on finit la phrase de l’autre, c’en est presque gênant de se toucher comme cela rien qu’avec la voix, on est ébloui par l’empathie naissante, on exulte d’avoir trouvé une âme si proche de la sienne, nos antennes touchent enfin une autre tête froissée, nos langues sont moins coupantes sous la pulpe. Nous devenons gourmands et nous avons peur. Le gouffre délicieux s’avance en technicolor à moins que nous n’ayons déjà fermé les yeux


28.9.04

En miettes 


José Clemente Orozco
Table of Universal Brotherhood - 1931.

J’ai reçu mon contrat. Je commencerai à travailler le 12 octobre.
Je crains de n’avoir tout oublié des gestes élémentaires de mon métier. Tout est calé pour ma rentrée, il ne manque plus qu’à brosser ma tenue de wonderwoman.
En attendant j’écoute The Cure ce matin, il fait gris c’est doux et c’est un peu triste. Ca me rappelle le froid dans les longs couloirs de la cité U, les accents grandiloquents des lettres d’amour, les ruptures sans appel, l’apprentissage de l’excès et ses marques que la jeunesse annule au réveil par magie. Nous avions de l’énergie et des regards, nous étions voraces, nous avions tant de raisons, et de riens pour en finir avec la famille ou la vie, alors…nous avons bien fait de lui donner une chance, et puis une autre, et encore elle était lointaine et forcément sombre, tout ça péterait bien un jour, ce serait dans un délai proche, fallait pas rêver. Et nous n’avions pas encore aimé correctement, sans nous heurter sans fin à l’orgueil et l’égoïsme crasse, nous n’avions pas encore eu l’idée de faire une véritable place à l’autre, sans nous l’attacher, l’autre à tout jamais et bêtement et l’absence nous rendait si romantiques, si misérables. Et toujours l’idée que ce malaise, cette chicorée d’amour et d’angoisse serait un état permanent et qu’il manquait décidément quelque chose d’essentiel à la composition de notre pétrin originel, un peu de sel ? de levure, un ferment qui aurait donné du volume à notre jeune pâte, nous nous serions levés comme un seul homme, mais nous l’avons rarement fait de nous dresser ainsi, alors notre mie nous semble souvent bien fade et inconsistante oh combien et la croûte s’effrite.


26.9.04

Artiste du dimanche 



John Sell Cotman (1782-1842) - Postwick Grove -
Copie ici


24.9.04

Métro 


Jean Dubuffet - Le Métro - mars 1943.

Dans le métro, parfois,
je voudrais poser ma tête
sur une épaule inconnue.
Ce serait simple et doux,
ce serait juste pour ce voyage.
Nous n’aurions pas besoin de parler,
ni de nous connaître,
ce serait juste pour ce voyage.



21.9.04

Jamais contente 


The Cholmondeley Sisters - 1600.

Ce matin j’ai tenu dans mes bras un nourrisson de 2 mois et j’étais très attendrie, elle est adorable. C’est tentant d’avoir envie d’un deuxième enfant, ne serait-ce que pour retrouver la fusion charnelle et l’intime, ce genre de moment incroyable où l’enfant tête ton sein, mais non, je crois que non, il y a des femmes qui sont si douées pour ça, pour moi c’est épuisant. Un enfant me suffit, je suis une mère à l’unique maternité, parce que… mille arguments mais surtout celui de ne pas avoir le désir d’un autre. Parfois je m’en chagrine, j’ai même mauvaise conscience, je me crois égoïste, un peu dure mais pour qui tout cela ? pour le fils, pour le père ? Je suis une fille à énergie limitée, je ne suis pas faite de l’eau tranquille des lacs, des matrones, pesantes, lentes comme ces blondes bourgeoises du Vème, vêtues oh si simplement et pourtant de la marque et du bon goût, toujours, de la chair blanche, elles sont vierges de la vulgarité du maquillage, ne souffrant que l’éclat pur et radieux du solitaire posé sur leur annulaire. Elles peuvent en faire trois, quatre puisqu’elles ont, de toutes les façons, l’Espace, le roulant et le fixe, c’est-à-dire le Luxe de pouvoir enfanter sans angoisses, sans celle de la garde, ni celle de l’argent, combien ça coûte un enfant, ils sont propriétaires. Pas nous et on s’en fiche, alors combien ça te prend de ton temps, de ton allant… Je les regarde ces enfants, une fillette court en Kenzo Junior, là, c’est marqué en gros sur son T-shirt taillé 6 ans, la jupe est assortie. Le petit frère est habillé chez Ralph Lauren, pourtant ils sont mignons, autant que ceux qui portent des vêtements sans nom… Une magnifique femme africaine les attend au pied de la poussette, c’est la nounou bien sûr, elle est employée à temps plein chez ce couple très « bien », ils ont 40 ans maxi, mais si, vous savez, ceux qui ont acheté l’appartement de 120 mètres carrés du 5ème étage de l’escalier B. Il y a aussi les deux places de parking au sous-sol. Comment font ces gens, comment font-ils ? Je crois que Raffarin veille sur eux, ils sont l’avenir de la France.


16.9.04

Sister Morphine 


Sigmar Polke - Opium Smoker - 1982.

J’ai un vieux blouson de cuir rangé au fond d’une cantine.
Je l’en ai sorti, je l’ai posé sur le lit
je lui ai mis les bras en croix, j’en ai caressé la peau, j’en ai flairé l’ancienne odeur
j’ai vérifié les boutons pression et la fermeture éclair
j’ai taté la doublure où je mettais ma came, grâce à elle je n’ai jamais été prise, ni cette fois là par les flics de la Porte des Lilas. C’était ma carapace de tox, c’était mon armure, avec elle j’allais partout sans avoir peur , elle me donnait une certaine carrure, elle étoffait la maigreur, de mon dos, de mon cœur d’artichaud. Il est usé au coudes d’avoir écumé les bars et les voyages en métro, distances ouest-est-nord-sud et les attentes infinies dans les bouges des dealers.
Je ne sais pas quoi en faire de ce blouson. Je l’aimais comme une chair supplémentaire. C’est maintenant une vieille pelure tanée, une mue à jeter mais je ne puis me résoudre à l’abandonner totalement. Il me rappelle d’où je viens et de l’époque où il n’y avait plus qu’Elle, j’en aurais crevé.

La Seule

Je connais déjà ta saveur
je connais l’odeur de ta main
maîtresse de la peur
maîtresse de la fin.

J’ai touché déjà tes os
à travers ta chair sans âge
pétrie d’insectes millénaires
et de calices de fleurs futures.

J’ai dormi depuis les déluges, j’ai dormi
au fond de toi, sur ton épaule, j’ai dormi sans nom
- ta poitrine n’a pas changé
l’air de la vie n’a plus le nerf de m’éveiller –
ne me nomme jamais, ne me réveille pas,
tes poumons immobiles ont désappris aux miens
à respirer le souffle faible de ce monde,

le mourrant ! car il agonise dans les trompettes,
les pluies battantes, et qu’il crève, le géant faible,
monde vieillard qui s’époumone
dans le feu pâle auréolant ta tête.

Cette lueur, ô veilleuse aveugle des morts, pensante
sans sommeil au fond des rêves
loin de l’huile de la vie,
endormeuse, nous avons ensemble ce secret
que je t’ai pris au carrefour martelé de lune ;
souviens-toi, tu étais habillée en petite fille,
tu guettais sur les dalles, la bouche sur ton secret.

Souviens-toi, je t’ai prise aux cheveux,
tu as desserré les dents,
souviens-toi, pour moi seul,
parce que j’avais tout trahi pour toi
- oui, messieurs de la fumée et de l’ombre,
je vous ai trahis tous pour elle :
eau-mère, la vie que tu m’as donnée,
la vie avec la bouche bée,
je l’ai trahie et j’ai trahi le monde pour elle,
pour cette enfant que de vie en vie je retrouve,
l’endormeuse sans sommeil,
la veilleuse de la fin – ô ma mort !

Tu as desserré les dents :
la boule, le feu, l’astre de gorge,
la convulsion folle derrière tes lèvres,
indéfiniment derrière tes dents, ce mur
où tant d’autres se cassent la tête,
et ce que je ne puis dire…

Mais à qui parlerai-je ? Toute oreille, tout œil
sombrent dans le silence et la nuit sans mémoire.
Tu veilles seule, enfant des baumes,
mort du carrefour, bois mon sommeil,
ne laisse rien de moi,
je suis seul à t’avoir vue plus présente qu’elles,
les fumées femelles,
les rôdeuse qu’un vrai regard dissipe,
je t’aime plus loin au fond des rêves,
maitresse de la peur, maitresse de la fin,
ne m’éveille plus,
ne me nomme plus.

René Daumal – Le Contre-Ciel - Août 1929.


14.9.04

green green 


Damien Hirst - 1991
The Physical Impossibility of Death in the Mind of Someone Living

J’ai été bien gâtée. Outre vos messages d’amitié, toute ma famille (et ils sont nombreux les bougres) s’est cotisée pour m’offrir les outils de la parfaite encadreuse en herbe. Règles, poids, compas, cutter, scotch kraft, marteau, clous et tout le toutim, sauf les papiers, le verre et les cartons bien sûr. Je me suis donc laissée cajoler et c’est bien agréable pour une fois, parce que je trouve qu’on ne me cajole jamais assez... A part ça je suis heureuse que la mode soit au vert et que cette couleur m’aime suffisamment pour contrer le temps et changer du noir que je porte parfois à l’excès. Je me suis donc payé une friandise vestimentaire verte que je ne quitte plus, comme un grigri. Je souhaite qu’il appelle de ses vœux le rendez-vous de la signature de mon contrat, celui qui officialisera enfin mon grand retour dans le biz, dans le taf, dans la rat race. En ce moment je lis « Le naufragé » de Thomas Bernhard et pour compenser, j’alterne avec « L’Homme et ses symboles » de mon pote Jung. J’écoute The Smiths, je ferme fort les yeux en chantant à tue tête et c'est sacrément bon.


10.9.04

37 balais 



Aujourd'hui c'est mon anniversaire.
Vous pouvez m'envoyer plein de messages de soutien pour m'aider à lutter contre la vieillesse.
Merci


9.9.04

OK 


Malcolm Morley - Los Angeles Yellow Pages - 1971

Hier.
Me voilà gonflée comme une voile. Je glisse le long de la rue Charlot, le temps est clair et cette soirée sera belle. Peut-être boirai-je quelques bulles pour fêter mon nouveau port, mon nouvel anneau. Sachez mon bonheur et mon inquiétude que l’on ait voulu de moi et de mes hétérogènes talents.
J’avais chaud et un petit nerf excité agaçait le coin de mon œil droit pendant ce second entretien, mais je savais qu’on ne m’écarterait pas pour une autre. Je le savais, d’avoir planté mon envie dans leur regard et de l'y avoir maintenue, mes doigts pinçaient fort mon stylo, mais pas trop, pas jusqu'à la pâleur des jointures.
J’ai un peu peur. J’aimais bien rêver et rester tranquille, il me semblait devenir quelqu’un de plus compact.
Je suis aux Arènes de Lutèce. Les enfants jouent au foot, les hommes jouent aux boules, moi je les regarde assise sur un banc au soleil. Il y a des gamins qui taquinent habilement le ballon. J’aime bien les entendre crier, vas-y, ça joue, ça joue là, excités par la fluidité des passes. J’aime cet endroit, il y a plein de cachettes, de recoins, on pourrait même y faire l’amour sans être dérangés. Ici ça résonne, ici c’est bien, on peut s’allonger sur la pelouse, ici les wc sont gratuits, ici les gardiens ne harcèlent pas les gamins avec le règlement comme au Jardin des Plantes.
Je ne la voyais pas comme ça ma vie quand j’avais 17 ans et que je vivais un moment de satori intense, consciente qu’un tel sentiment de plénitude et de bonheur était exceptionnel, qu’il ne durerait pas, que cette époque il fallait la boire vite avant qu’elle ne tourne comme un lait trop frais. On me disait, toi ? bah, tu ne te marieras jamais, tu continueras à voyager, tu auras un métier de femme libre, pourquoi pas reporter, et des amants qui seront aussi tes amis pour la vie et personne ne te mangera. Personne ne te dira ce que tu dois faire. Je me serais cramée d’aimer l’aventure et la peau, je serais partie, j’aurais pris des risques avec un appareil photos, j’aurais été fichtrement seule dans des chambres d’hôtel avec mes affaires de rien dans un sac à emporter partout. J’aurais vécu un peu en marge, j’aurais vieilli sans sécurité, j’aurais bu et fumé plus encore et peut-être n’aurais-je jamais connu la joie de mettre au monde et de voir grandir, ni celle de se coucher chaque soir et de se réveiller chaque matin aux côtés du même homme.



7.9.04

Correction chromatique 


Serge Poliakoff - Composition jaune et noir - 1952

J’ai
un rouge abrupt sur tout
le violet comme un coup
les bleus impatients d’un paquet de Gitanes
tapant du pied
dans le noir de bien mortes étoiles
et le vert
ruisselant des amandes
et ce jaune insolent
au soleil lié


5.9.04

Vivement le retour de Spiderman 


Edouard Boubat - Paris - La Défense - 1980.

J’ai été prise d’une envie presque frénétique de changement, j’ai décidé de descendre des objets devenus lassants à la cave, de déplacer des trucs, d’améliorer le rangement. En fait j’aurais voulu virer la moitié des meubles sur le champ et trouver dans la foulée de quoi les remplacer, beaux et pas chers. J’ai rêvé, une vraie gageure. Devant le manque de fonds et le manque de place, j’ai abdiqué, me repliant sur un petit bricolage : installer de petites étagères dans la niche d’un des murs de notre chambre, ainsi j’ai pu y placer certains de mes modelages, les plus fins, ceux pour lesquels j’ai réussi à extraire un semblant de grâce et de justesse. Vus comme cela, de loin, car je ne polis jamais mes pièces, on dirait que tous ces sujets s’entretiennent tranquillement de choses et d’autres. Je regrette d’avoir interrompu mes cours à l’atelier de Dino Quartana qui est un sculpteur formidable, sa bienveillance teintée d’ironie tout de même, sa manière de nous corriger me manquent… J’y retournerai, je lui demanderai de me reprendre.
Ce matin, je voulais me lever tôt sans réveiller la maisonnée et me sauver, peut-être dans une église, où j’aurais été seule, où j’aurais certainement pleuré et prié pour la douleur du monde, en pensant à cette mère russe caressant la tête de son enfant mort dont j’avais vu la photo poignante dans Libé et qui m’avait fait fondre en larmes sur le zinc du bar où je prenais un café. J’aurais pleuré en pensant à toutes les mères qui voient leur enfant tué.
Mais mon fils s’est éveillé alors que j’avais terminé de me préparer et que j’étais sur le point de quitter l’appartement. Il me réclamait, encore enfoui sous ses draps et je n’ai pû me sauver. Je lui ai caressé les cheveux et les joues, j’ai embrassé sa tiédeur et son haleine de lait, je l’ai serré contre moi d’un geste plus enveloppant, d’un amour plus aigu. Je suis quand même sortie ensuite, après avoir préparé son petit-déjeuner et ses vêtements. Je lui ai dit que je partais boire un café. Il m’a répondu ok, moi je vais regarder ma k7 de Spiderman, j’aimerais bien qu’il existe Spiderman.
Oui moi aussi j’aimerais bien qu’il existe…


4.9.04

Verticale dans l'âme 


Léon Spilliaert (1881-1946)
Jeunes filles sur une dune.

Maintenant qu’on envisage la voûte céleste et le goût des cerises à défaut de leur temps encore qu’il ne faut pas, qu’il ne faudra jamais se départir de ça, de ce miel, de ce vent de la fin de l’été, et des grands peupliers si doucement courbés, les hautes herbes toutes inclinées sous l’évidence tiède mais pas soumises ah non ! Verticales dans l’âme, seulement reconnaissantes pour le présent offert, pour la caresse fauve et les jeunes filles, alors, sont les sœurs des rubans, on les dirait flottantes sur un mer de silence.

Bertrand Cantat – Extrait de "Nous n’avons fait que fuir"
Ed. Verticales – mai 2004.


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