30.7.04

Contre avec Lydie 


Lydie Salvayre
Editions Verticales - octobre 2002.

Je sais, je suis un peu à la bourre...
Je ne sais pas ce que je fichais en octobre 2002.
Je trouve ce texte très beau.
J'aime moins sa déclamation enregistrée sur le cd joint au bouquin...
A lire.


26.7.04

Mercenaire 


Leon Golub - Mercenaries IV - 1980.

J’ai rêvé d’une mygale. Elle sortait d’une guitare que je coupais en deux, dans le sens de la longueur, à l’aide d’une scie. Elle sautait et s’échappait d’un bond par la porte ouverte de cette pièce vide où je me trouvais.
Je cherche du travail. Je me suis reprise. Je me suis trouvée pas si nulle que ça, finalement, à lire mon curriculum vitae. Je restaure une certaine vision de moi, j’en précise les contours, de ma compétence, je crains d’avouer ce que je ne maîtrise pas, j’en ai honte. Je voudrais pas mal de choses, mais je n’ai plus vingt ans et je dois manquer d’imagination. Je suis une castrée de l’identification et de l’ambition. Je pourrais rester une servante, une assistante, une collaboratrice rayonnante et fidèle au service des managers, mais tout cela me fatigue d’avance. Dégotter un bon patron est une question de chance.
Je pourrais tomber sur un beau salaud qui m’en fasse baver des ronds de chapeau ou sur un type qui reprendrait allègrement mes idées en les faisant siennes, comme c’est courant. Les assistantes font beaucoup du boulot des types du haut, ceux qui empochent les ronds. Elles n’auront jamais de cadeaux à part la pacotille accompagnant les commandes de fournitures de JM Bruneau. Elles filtreront les appels des importuns et jongleront entre les femmes et les maîtresses à dire non, je ne sais pas où ils sont, ni à quelle heure ils rentreront. Parfois ces grands types se confieront, il y aura des matins où nous les sauverons de la déglingue, d’autres où vous prendrez en charge leur mauvaise humeur et leur hargne. Vous aurez droit à un compliment charmant à propos de votre fils dont la photo est collée au coin droit de votre ordinateur puis ce sera la rancœur lorsqu’il vous faudra partir avant l’heure pour soigner ce petit enfant. Alors je cherche un bon patron, je suis une mercenaire de la production.


25.7.04

Carnoux 1967 


Jean, père de mon père et Yvonne, mère de ma mère.

Mon grand-père paternel, Jean. Il me tient dans ses bras le jour de mon baptême à l’église Notre-Dame d’Afrique de Carnoux-en-Provence. C’était un médecin. Il était très fort et rieur. Il était bon, il pouvait aussi être sévère, nous les enfants, on l’appelait Pater. Il avait rencontré Rosine pendant la guerre. C’était un chasseur alpin qui était parti dans le maquis. Mon père, Daniel, est né en 1941. Après la guerre, tous les trois s’installèrent au Maroc, à Rabat où Jean ouvrit un cabinet.
Puis quelques années plus tard, Jean et Rosine se séparèrent. Mon père vécut alors avec Jean et Sylvia, sa seconde épouse, divorcée elle aussi et mère de quatre enfants... Ils eurent une fille : Christine. Une grande famille, recomposée.
De leur vie là-bas à Rabat, je crois savoir qu’elle était heureuse. J’en fouillais les souvenirs dans les photos, clichés de soirées des années 50, pleines de rires et d’amis, de femmes rondes et élégantes, de déjeuners sur la plage, des photos d’enfants mordant dans des pastèques, de beaux gosses un peu frimeurs sur des motos, à la piscine des sœurs, des petites amies qui se prenaient pour Bardot. Fantasmée. Puis il fallut quitter le Maroc. En 1963, ils s’établirent à Carnoux-en-Provence, ville fondée par des rapatriés du Maroc, de Tunisie et d’Algérie, qui commencèrent à s’y installer dès 1957. Après s'être regroupés en coopérative immobilière, ils achetèrent avec leurs économies 300 hectares aux communes d'Aubagne et Roquefort la Bédoule et sans aucune subvention ni aide publique, ils construisent courageusement et avec intelligence la majeure partie de l'infrastructure actuelle de la ville. Toutes ces maisons étaient construites à peu près sur le même modèle. C’étaient des maisons en terrasses, peintes en blanc, plutôt laides et massives mais fraîches l’été et surtout solides, ancrées, définitivement arrimées. Fin 1959 on comptait une dizaine d'habitants à Carnoux, en 1962 ils sont 242, en 1966 : 1300. Une ville pied-noire, devenue la 119ème commune des Bouches-du-Rhône.
La maison de Jean et de Sylvia s’appelait La Désirade. La maison de l’amour disaient-ils en s’embrassant. Toutes les maisons avaient un nom.
La Désirade s’accrochait au flanc de la colline, on s’y rendait par une route qui montait sec. Au rez-de-chaussée était installé le cabinet du docteur. Le cabinet sentait le mystère, le frais et le médicament. Nous n’étions pas autorisés à y entrer Sur la droite, le garage et l’atelier. Un escalier montait le long des restanques sur la gauche et débouchait sur le jardin et l’entrée de la villa. Il avait arraché à la colline sèche et piquante des tonnes de cailloux, pour bâtir ce petit jardin à la terre rare et jaune où planter des cyprès, un bel eucalyptus et un grand peuplier. Au dessus encore, à force d’un travail acharné il avait gagné sur la colline abrupte le tracé d’un chemin, un escalier de pierre montait et là il avait une petite piscine peinte en bleu turquoise, un bassin de 6 m sur 3 équipé d’un filtre artisanal ingénieusement fabriqué par ses soins.
Les étés à Carnoux, écrasé de soleil. L’odeur du maquis. Les aventures et les cabanes avec les cousins, le petit bois de pins, le chien Vodka. Cette piscine où les petits avaient appris à nager au milieu des baleines, des phoques et des marsouins, l’heure fraîche de la sieste dans le poumon hurlant des cigales. Je sortais de la chambre jaune en silence pour me baigner et m’allonger dans le délice d’étreindre la roche brûlante, l’eau s’évaporait en une petite fumée. Je posais ma tête au creux de mon aisselle. J’aimais le goûter de pain beurré au Nesquick. J’aimais les bruits de la famille, les apéritifs transformés en fêtes qui s’éternisaient à l’ombre des cyprès, le tintement de la cloche d’entrée, la balancelle du jardin et ses coussins rouges, le privilège convoité de s’y installer à côté de Sylvia qui sentait si bon Jolie Madame. Soudain, l’appel du dîner à la table des enfants, les gros plats de pâtes, la chorba de Touda, les Danettes acclamées. Après nous avions le droit de regarder les émissions de variétés à la télé, nous chantions avec Christine les tubes de l’époque, Cloclo, Dalida, Joe Dassin... La pile de « Jours de France », posés sur la petite chaise près du fauteuil de Sylvia, avidement feuilletés, les dessins de Chiraz et les photos de gourdes en robes de soirée. Le matin, j’accompagnais mes grands-parents dans le délicieux rituel des emplettes : à la superette de Melchior Calandra où les discussions allaient bon train, à la boulangerie puis enfin au tabac-maison-de-la-presse-chez-Girard où une odeur de cigarettes fraîches, de bonbons, de jouets en plastoc et de journaux m’enivrait littéralement.


18.7.04



Je pensais écrire quelque chose de neuf, mais je reviens toujours à l’enfance, au soleil permanent des vacances, au vent dans les cheveux, aux traces de sel, à la marque du maillot. Il y avait toujours de l’espoir, nous étions immortels, l’important était pour plus tard : on serait, on ferait, on aimerait ainsi, non plutôt comme cela. Les chagrins étaient immenses mais on ne nous en croyait pas encore capables, nous n’en n’avions pas encore mesuré la profondeur, nous n’en avions pas encore tâté de ce gouffre. Puis il fallut donner de plus en plus de preuves de notre maturité et de notre valeur, de nos aptitudes, de nos facultés, de nos performances et de nos compétences. Connais-tu ta leçon ? Es-tu sûre de la savoir ? Je disais oui, je savais que oui mais le soupçon d’ignorance, de lacunes, de paresses, anéantissait mes certitudes, je vacillais dans le je ne sais plus si je la sais vraiment. Je me nourris surtout du sensible, je ne sais pas bien raisonner, ni démontrer, ni prouver quoi que ce soit en dehors de ma propre expérience. Je ne suis que ma propre nostalgie. Plus j’épluche cet oignon, moins je pleure, le plus piquant est passé, dans la chute des premières tuniques.


14.7.04

Vive la République, Vive la France ! 


Albert Marquet - Le 14 juillet au Havre - 1906 // Raoul Dufy - La rue pavoisée - 1906.


12.7.04

Protect Me From What I Want 


Jenny Holzer - 1988.

Quel drôle de temps, ce temps vaquant mais compté pourtant, je le hais un peu, c’est le temps alloué aux chômeurs, aux malades, aux amants, c’est le temps en suspens, renchéri à l’excès, c’est le temps précieux qu’il ne faudrait gâcher, c’est un temps excédé du manque de largesse, honteux du luxe d’heures dont profiter. C’est une inflation des ce qu’on voudrait en faire, c’est l’obligation d’en jouir après oblitération, c’est un temps que l’on voudrait posé, or, il coule dans nos sabliers, le sable crisse déjà entre nos dents, nos heures creuses, nos heures plus ou moins hideuses où nous nous traitons comme des chiens une fois seuls. Des heures un peu cyniques donc, celles du repli. Je n’ai pas envie des autres pourtant je le devrais, cela ferait du bien, ne serait-ce que pour les idées d’une autre vie, d’un autre travail. Je le ferai demain, d’aller au devant de ce que je ne sais pas, juste pour voir, au cas où j’aurais une idée, je ferai peut-être un rêve qui crève tout.



W. Ronis - Le petit déjeuner - 1946.

Mon petit, mon enfant brun
aux yeux de mammifère
tu pousses bien charpenté
sur tes jambes musclées
quand tu m’enlaces
je ne puis plus m’échapper
Tes bras serrent trop fort
je ne peux plus te porter
Et les caresses à Jocaste
demandent de m’éloigner
Je ne suis pas celle que tu possèderas
je te donne juste les clefs de l’amour et du respect
pour les aborder,
Celles qui te prendront au creux d’elles.


8.7.04

Transfert de détenus - à kms... 


Egon Shiele - Amitié - 1913.

Soudain j’entends les sirènes des fourgons précédés des motards, elles m’empoignent comme une douleur cardiaque, je m’arrête alors pour les laisser passer sur le boulevard Saint-Michel et je vois les regards des détenus à travers les petites fenêtres grillagées, ils happent tout sur leur passage, la vie du quartier Latin, les soldes des boutiques, les seins et les yeux des filles libres qui passent sur le trottoir. J’en croise un qui me touche comme un aveu, mon Dieu qu’ai-je fait pour me retrouver en prison, cette erreur que je souffre, je le savais beau, il aurait pu être heureux, honnêtement peut-être, va savoir… Je me souviens de cette longue pause que les manifestants de décembre 1986 avaient faite devant La Santé, un moment de silence pour les frères détenus, alors des lampes de poche allumées se sont agitées et des chiffons aussi, aux fenêtres des cellules, juste en appels, en échos et je sentais déjà cette même compassion pour les pêcheurs dans l’ombre, leur incarcération étriquée, leur immonde et fraternelle promiscuité, pourtant il y a bien une raison à leur châtiment, à moins qu’il ne s’agisse d’un innocent condamné injustement, alors… J’ai un antique amour qui travaille en prison, il dit toujours : ce que je deviens ? toujours en taule, je cherche à en sortir bientôt, j’enseigne toujours l’Histoire à des types qui n’ont plus rien et pourtant ce sont mes meilleurs élèves.
Dans ce café, je bois des bières, je sais, ce n’est pas l’heure, mais je me suis livrée à une sorte de langueur, je regarde mes congénères et finalement je les aime bien, ces étudiantes en débardeurs qui parlent de leurs mecs et de leurs profs en fumant clope sur clope, ces types qui font semblant d’être sages avant l’heure en buvant un café, si raisonnables, si pleins de projets pour leurs vies arrangées, se placer, acheter, se marier, enfanter, le reste est une suspension qu’ils n’osent avouer, tout est maintenu à souhait, on parle intellectuel, mais la chair est proche et ne manque qu’à verser vers l’inutile et le fou, ce seront des pères de famille tentés, aux regards luisant à l’approche, se détournant d’une honte de désirer, de gratuité, de ne vouloir céder à l’indécis et à l’opprobre.
Sans rien chercher de spécial, juste un moment de flou et de plein sidéral, un moment accordé au rien, à l’éphémère, un moment être moi autant que je suis au foyer, mes mains plongées dans l’eau de vaisselle du ménage et le linge repassé que je devrais ranger.


6.7.04

Rainer et Peter 


Peter Blake - Girlie Door - 1959.

Appelle-moi à celle de tes heures
qui te fait sans relâche opposition :
suppliant près, tel le regard des chiens,
mais toujours de nouveau se détournant

quand tu crois qu’enfin tu vas la saisir.
Est le plus tien ce qui t’échappe ainsi.
Nous sommes libres. Là, on nous a mis dehors,
où nous pensions d’abord recevoir le salut.

Craintifs, nous nous tendons vers un support,
nous, trop jeunes parfois devant l’ancien,
et trop vieux pour ce qui jamais ne fut.

Nous, juste seulement quand nous portons louange,
nous hélas ! parce que nous sommes fer et branche,
et la douceur du péril mûrissant.

Rainer Maria Rilke
Les Sonnets à Orphée – n°13 – 1922.


5.7.04

Rosine - 2 poses 



Rosine, ma grand-mère paternelle. Elle était allemande par sa mère originaire d’une riche famille de Dusseldorf, ruinée dans les années 30 et française par son père. Rosine avait été placée dans un pensionnat sinistre de Villeurbanne dès l’âge de 5 ans. Je l’aimais beaucoup, je la trouvais belle, blonde avec ses yeux verts. Elle coiffait ses longs cheveux en chignon-banane. Elle avait été comédienne, elle peignait des tableaux plus ou moins kitsh, elle jouait du piano et elle était très romantique. Bien sûr elle aimait les roses, c’était sa fleur fétiche. Elle avait eu beaucoup de succès auprès des hommes. Elle conservait ses souvenirs de l’âge d’or, figés dans une chambre mystérieuse, à l’étage, où je rêvais de dormir. Il y avait une coiffeuse en formica où s’alignaient les flacons de parfum vides et ambrés de senteurs tournées, des tubes de rouge craquelé, ciselés comme des bijoux d’or mat, des houpettes fatiguées baignant dans des poudres défraîchies, des carnets de bal recouverts d’ivoire et leurs stylets gracieux, des bijoux oxydés des années 50, des cartons d’invitation, jaunis, aux vernissages de Rabat, des cartons à chapeaux, des boites à chaussures, des vêtements soigneusement suspendus dans des housses transparentes, des souliers de femme aux brides dorées, des gants de bal en satin montants jusqu’aux coudes, des ceintures larges comme des corsets, des foulards de mousseline fluide qui sentaient la poussière… Elle me disait j’étais belle tu sais, mais tu es toujours belle mamie, non tout cela est bien fini mais regarde là cette broderie sur cette robe c’est moi qui l’avais faite, regarde comme cette rose est délicate, c’était du boulot tu sais, on ne travaille plus comme ça maintenant, je t’en ferai une comme ça pour la robe de soirée de ta barbie, j’étais aux anges, je rêvais d’être actrice moi aussi un jour, ne fais pas ça malheureuse tu ne mangeras pas à ta faim me disait elle en sortant ses robes des housses, aide moi à les suspendre, nous allons les aérer un peu cette maison est si humide.


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