28.2.04
Les enfants exigeants
Pères
regardez-vous à gauche
regardez-vous à droite
Pères
regardez-vous dans la glace
et regardez-nous en face.
Jacques Prévert - "Choses et autres".
regardez-vous à gauche
regardez-vous à droite
Pères
regardez-vous dans la glace
et regardez-nous en face.
Jacques Prévert - "Choses et autres".
26.2.04
Chahut
25.2.04
Workshop
Marcel Gromaire - La Place Blanche - 1926.
Je crois que je vais arrêter avec ma psy Nicole Kidman. Je vais la garder comme on garde les importants, les sûrs, à appeler en cas d’urgence comme un amour à la fidélité inaltérable, une copine qui m’aurait connue à la grande époque, une sœur co-dépendante. Et puis, je ne pourrai pas continuer à aller la voir tout simplement parceque les allocations chômage annoncent des temps de sérieuses restrictions. J’irai courir au Jardin des Plantes. Ahahah.
Pareil pour le modelage, j’en ferai à la maison, tant pis pour les trois heures d’atelier par semaine avec le modèle à poil et tout ça, les caves voûtées du Lycée Henri 4 et les bières que j’allais boire après.
Je ferai poser mon mec tout nu sur un dinosaure, on fera de sérieuses économies.
J’apprend mon nouveau boulot. maintenant, tous les après-midi chez l’Encadreur. J’ai les doigts coupés par le verre, j’ai mis des sparadras. Tous les papiers, les cutters, les grandes règles, les poids. J’aime ça. Faut être minutieuse. Répéter le geste de l’apprenti, à l’infini, que le compas soit dans l’axe et que la jambe danse pour la continuité, ne pas forcer, étaler le geste, à la rigueur, regarder ailleurs une fois la roulette posée sur le verre, tracer, entendre un bruit de sable crissé, ensuite, prendre le verre et le pincer vers soi pour fendre cette bandelette gracile de 1 cm de large, pas plus, c’est ce que demandait joe l’encadreur. Les passe-partout biseautés, c’est chaud, tes angles ne sont pas nets, je recommence, je recommence , sors le tire-ligne et l’encre couleur tabac et fais m’en 6x4. Des clients viennent, cette broderie vietnamienne, avec ou sans passe-partout et la baguette ? ciselée motifs bambou ou plutôt piquetée dorée ? Piquetée bien sur, ça rappelle le motif du chapeau doré, là sur le côté.
Ca c’est du bois de ramain. Ca vient d’où ? D’Indonésie. Alors, toi aussi tu participes au massacre des forêts tropicales humides. Vers cinq heures on se fait chauffer un petit thé vert, un petit figolu (eh non ce n’est pas le petit coup de rouge saucisson) et hop après une petite pause c’est reparti. Activité emballage de tableaux ou nettoyage de la presse. Le soir j’ai des mains de travailleuse. Je me suis marrée, hier après-midi un pépé est resté un moment à me regarder tirer des lignes à l’encre à travers la fenêtre de l’atelier. J’étais un peu gênée. Je retenais mon souffle, la main gauche ankylosée par l’effort de tenir la règle, j’étais fière aussi. Avec mon tablier. C’est très étrange de me retrouver dans ce silence, le temps y passe vite, je ne suis plus dérangée par le standard, le trafic des plis, des coursiers, l’ordinateur et ses diversions, les questions, les requêtes des patrons. Parfois je regarde par la fenêtre les gens qui passent, j’entend des bribes de leur conversation Mon temps s’est dilué, mon habillage social est transformé.
23.2.04
You make me feel beautifull...
John Sloane - The City - 1922.
J’ai jeté mes cahiers, Je n’en ai plus besoin, tout est en moi
Pourquoi relirai-je celle que je ne suis plus
ces mot éteints et défaillants, si vite lassants
Pourquoi les garderai-je puisque je suis ma propre expérience,
quelle importance, de vouloir laisser un trace alors qu’on a si peu de place
pour garder tout ça, dans nos petits appartements,
Le temps court, il est plutôt temps de nous occuper de nos enfants, d’en avoir réglé suffisamment avec nous mêmes pour être enfin là, pour leurs sourires, pour écourter leurs tourments, pour leur lire toutes les histoires de leur bibliothèque, pour tous les verres d’eau, les derniers bisous, les câlins aux doudous qu’on avait oubliés et tout le reste de ces gestes qu’on fait automatiquement, nous les parents, jusqu’à ce qu’un jour, l’enfant se lève à 10 heures, allume la télé tout seul et nous laisse dormir une heure de plus, alors là, une première manche est gagnée, le voilà indépendant, il s’habille tout seul, il sait qu’il faut rapporter le cahier de liaisons, signé, et que la poésie soit apprise, avec le nom de l’auteur, il sait qu’il ne pourra pas avoir de fils avec sa mère malgré ses demandes pressantes, il sait qu’il ne pourra vaincre le père malgré ses regards noirs de défis. Il avance, il n’est plus à moi depuis longtemps, il est lui et je le regarde grandir.
Feeling like a rolling stone 11 - Pau 3
Dessin de Frédéric Arditi.
Je ne comprenais pas les maths, c’était hors de ma portée. J’y croyais parfois, je saisissais vaguement mais je ne comprenais pas. Je me tapais des notes minables depuis toujours. Déjà, cette chipie de Sœur Jeanne, au CP avait dit à ma mère, votre fille, elle aura toujours des problèmes aves les maths. Le destin était scellé. J’a toujours eu des profs rebutants, un alcoolique qui sentait le ricard dès 10h du mat, un ancien joueur de rugby, blessé pendant un match, resté lourdement handicapé, démantibulé et bavant des paquets d’écume. Mes parents m’envoyèrent prendre des cours particuliers chez un fou qui habitait en face de chez nous. Ce type avait pété les plombs pendant sa prépa à je ne sais quelle grande école quinze ans plus tôt et était resté scotché suite à une sévère dépression nerveuse, il vivait chez sa mère, puis sa mère était morte alors il vivait au milieu de piles de livres de maths de physique, hautes de un mètre, tout seul avec ses deux chats. Il était très laid, sale, une sorte de gros dégeulasse qui mangeait tout le temps pendant le cours qui avait lieu au premier, dans son bureau poussiéreux et encombré. Il postillonnait des morceaux de madeleines sur les bouquins et mon cahier d’exercices et il se grattait le crâne vigoureusement, faisant voler de larges pellicules grasses. Il allait aussi aux toilettes toutes les 10 minutes mais il n’était pas méchant . Quel calvaire. Je n’ai jamais progressé, je me suis tapé un 2 au bac mais ça ne m’a pas empêchée de l’avoir quand même. C’était la dictature des maths des années 80. Tout ce qui était littéraire ou artistique était rabaissé, il fallait faire C, D ou B à la rigueur mais A ou A2 ou encore A3, c’était le chômage assuré. C’était l’austérité. Qu’est ce qu’ils nous ont bassinés avec l’austérité.
A la maison ça allait. Mes parents avaient décidé de faire un autre enfant après la mort de Benjamin. Je m’étais aperçue que ma mère était enceinte en la voyant se déshabiller : mais tu es enceinte, tu ne nous l’avais pas dit ! oui, pourquoi ? pourquoi ? mais parceque ! Je n’étais pas très contente, je trouvais que c’était prématuré, presque indécent, et puis finalement … J’aimais le printemps, puis le mois de juin, Roland-Garros à la télé pour Lendl, on allait à la piscine sauter du 10 mètres, l’été arrivait et l’idée d’aller à la plage devenait obsessionnelle tant elle me manquait. Cet été là je partis plus d’un mois à Valladolid, hébergée chez Carmen une femme divorcée d’une quarantaine d’années qui vivait seule avec son fils de 7 ans, dans un grand immeuble très laid, au bout du Paséo Isabel la Catolica. Je me fis une bande de copains à la piscine découverte et grâce à eux je découvris l’Espagne de la movida, gaie, sensuelle, déjantée, excessive, les bars magnifiquement décorés, comme le Zappa où on pouvait danser dès 17 heures et boire des canas de bière fraîche et amère, la foule avide à l’entrée des boîtes, les filles si jolies rivalisant d’élégance et de glamour, osant les couleurs les plus flash de l’époque : l’orange vif, le vert acide, le bleu électrique, soigneusement fardées et coiffées et avec des escarpins et des mini et des perfectos. Les garçons étaient empressés, généreux, offrant des pots et des cigarettes et des joints à tout va. Jorge et Cuco, Jaime, Géli, Suzanna, j’étais si bien avec eux, je me sentais si libre, j’aimais intensément cette fête perpétuelle qui coulait de bar en bar et les longues marches de nos retours matinaux.
20.2.04
Lissitski, 1928 - Editions Giz
Couverture du poème de Maïakovski "Bon!" (Khorocho!) sous titré "Un poème d'octobre". Ces vers célèbrent les événements de la Révolution du 25 octobre 1917.
Feeling like a rolling stone 10 - Pau 2
Maintenant j’étais bien, je me sentais à ma place au lycée. J’avais des copains. J’étais déléguée de classe, populaire. J’étais plutôt au fond de la classe avec les cancres mais j’étais bonne élève. Je préférais leur compagnie à celle des studieux, des besogneux parce qu’ils étaient tellement plus drôles. J’aimais le bahut. J’en ai le souvenir d’un grand zoo fraternel. J’aimais bien les retrouver, tous, finalement. Un amoureux dans ma classe, très grand, il ressemblait à un indien d’amérique, nous nous caressions les mains sous la table. L’odeur de mon pote Ig, punk crasseux, lorsqu’il était assis à côté de moi en cours, je la tolérais parcequ’il écrivait de beaux poèmes, pour ses yeux verts et aussi à cause de son grand frère qui était encore plus punk que lui et qui écoutait de la musique d’enfer, carole, sa copine, disparue en cours d’année, elle sniffait trop de colle dans son sac en plastique blanc. C’était l’époque, pour les minets, des pulls jaune paille, des pantalons écossais et des chaussettes burlington avec mocassins bordeaux avec la variante, pour le minet branché des pompes noires et blanches comme celle de Michael Jackson. Je les fuyais. Les babos, les mêmes qu’aujourd’hui sans les accessoires high tech, je les trouvais mous souvent mais bon, ils étaient toujours partants pour faire des manifs contre le front national ou renseigner sur le planning familial. Les garçons se mettaient un peu de khôl aux yeux, je trouvais ça classe, ils portaient une petite boucle d’oreille et des jeans moulants, des camarguaises et des t-shirts fruits of the loom avec des pulls serpillères et des doudounes bleu vif avec des
empiècement s en cuir sur les épaules. Je les trouvais sexy. Les marques arrivaient à fond dans la cour de récré. Touche pas à mon Pote, c’était bien mais je ne portais pas le badge, ça va. Les sportifs, sympas, toujours cleans, couchés tôt-levés tôt pour skier comme des bêtes ou jouer au rugby comme des brutes dès que possible. Vite gonflants. Les cafés autour du lycée. Le Café du Parc tenu par une vieille dame usée, silencieuse et douce qui nous servait des chocolat Poulain et des vins chauds qui nous grisaient. Quelques piliers de bar et un couple de vieux toxicos y passaient leur journée, pas loin du gros poêle, pas de juke-box, pas de flipper, l’hiver, un vrai refuge. Le Rami, en face, un café vraiment craignos qui suintait l’héroïne … Un soir je vis un dealer faire un shoot à une fille à l’arrière d’une voiture garée devant le bahut. Je passais et le type me regardait d’un air plein de défi, en faisant gicler un peu du mélange de la seringue par la fenêtre. Sales yeux luisants. Beaucoup de drogue à Pau dans ces années là, beaucoup de types qui soutenaient l’ETA, Pau, petite ville bourgeoise de province. J’aimais le quartier du Hédas espèce d’immense no man’s land où on pouvait faire la fête tranquilles et où il y avait des concerts sauvages, nous nous balançions d’avant en arrière, en agitant nos chevelures ou en pogotant, ça dépendait, c’était si sérieux et si drôle. Après on repartait avec nos mobylettes dans un froid de loup.
empiècement s en cuir sur les épaules. Je les trouvais sexy. Les marques arrivaient à fond dans la cour de récré. Touche pas à mon Pote, c’était bien mais je ne portais pas le badge, ça va. Les sportifs, sympas, toujours cleans, couchés tôt-levés tôt pour skier comme des bêtes ou jouer au rugby comme des brutes dès que possible. Vite gonflants. Les cafés autour du lycée. Le Café du Parc tenu par une vieille dame usée, silencieuse et douce qui nous servait des chocolat Poulain et des vins chauds qui nous grisaient. Quelques piliers de bar et un couple de vieux toxicos y passaient leur journée, pas loin du gros poêle, pas de juke-box, pas de flipper, l’hiver, un vrai refuge. Le Rami, en face, un café vraiment craignos qui suintait l’héroïne … Un soir je vis un dealer faire un shoot à une fille à l’arrière d’une voiture garée devant le bahut. Je passais et le type me regardait d’un air plein de défi, en faisant gicler un peu du mélange de la seringue par la fenêtre. Sales yeux luisants. Beaucoup de drogue à Pau dans ces années là, beaucoup de types qui soutenaient l’ETA, Pau, petite ville bourgeoise de province. J’aimais le quartier du Hédas espèce d’immense no man’s land où on pouvait faire la fête tranquilles et où il y avait des concerts sauvages, nous nous balançions d’avant en arrière, en agitant nos chevelures ou en pogotant, ça dépendait, c’était si sérieux et si drôle. Après on repartait avec nos mobylettes dans un froid de loup.
19.2.04
C'est pas nous qui sommes à la rue...
...c'est La rue Kétanou !
J’ai tant aimé ce soir, ce petit concert de La rue Kétanou !
L’accordéon vibrant , les deux guitares folles,
leurs textes généreux, leurs mots de poètes, leurs belles voix, leur gaité.
Un moment fraternel qui fait chaud au cœur, alors mes frères et mes sœurs, si vous le pouvez, allez les écouter chanter et jouer et vous me direz ce que vous en pensez !
J’ai tant aimé ce soir, ce petit concert de La rue Kétanou !
L’accordéon vibrant , les deux guitares folles,
leurs textes généreux, leurs mots de poètes, leurs belles voix, leur gaité.
Un moment fraternel qui fait chaud au cœur, alors mes frères et mes sœurs, si vous le pouvez, allez les écouter chanter et jouer et vous me direz ce que vous en pensez !
14.2.04
Saint-Valentin
Mon mec aime les dinosaures, je n’y peux rien, il ne pense qu’à eux, depuis qu’il est tout petit.
Il passe son temps à les dessiner, avec ou sans plumes, toujours scientifiquement corrects au millimètre de mâchoire près. Il est connecté avec des types des 4 coins du monde qui l'informent de leurs dernières recherches paléontologiques, leurs dernières trouvailles de fouilles, leurs dernières réflexions. Les mecs lui envoient une photo de fossile pourrie et il fait un dessin de la bête en question en chair et en os et en situation, magnifique, juste avec un crayon et une gomme. A la maison, les nids de cératosaures côtoient les T-Rex en vadrouille, la gueule encore pleine du dernier festin du Crétacé, les ptérosaures chopent des gros poissons en plongeant à pic dans un océan infesté de mosasaures tandis que des opossums préparent la relève des petits mammifères aux yeux humides et doux. C‘est une maison vraiment sympa !
Il passe son temps à les dessiner, avec ou sans plumes, toujours scientifiquement corrects au millimètre de mâchoire près. Il est connecté avec des types des 4 coins du monde qui l'informent de leurs dernières recherches paléontologiques, leurs dernières trouvailles de fouilles, leurs dernières réflexions. Les mecs lui envoient une photo de fossile pourrie et il fait un dessin de la bête en question en chair et en os et en situation, magnifique, juste avec un crayon et une gomme. A la maison, les nids de cératosaures côtoient les T-Rex en vadrouille, la gueule encore pleine du dernier festin du Crétacé, les ptérosaures chopent des gros poissons en plongeant à pic dans un océan infesté de mosasaures tandis que des opossums préparent la relève des petits mammifères aux yeux humides et doux. C‘est une maison vraiment sympa !
12.2.04
Funky Queen
Je suis sure que les amateurs éclairés de bonne funk connaîtront Betty Davis.
Une voix à se rouler par terre, rauque, profonde, une voix qui feule, cambrure de tigresse, coiffure afro moussante, cuisses musclées mises en valeur par de délicieuses bottines bleues bordées de duvet d’autruche, costume de Power Ranger égyptien, ongles effilés pour les griffures dorsales et bijoux de créateur 70. Pour ceux qui veulent en savoir plus sur ma funky queen préférée, amie de Miles Davis et de Jimi Hendrix, c’est ici, et pour se procurer ses albums, c’est là.
Mon préféré est définitivement « They say I’m different » sorti en 1974.
10.2.04
Mother and child - 1967
Ma psy ressemble un peu à Nicole Kidmann. Elle est belle. Elle n’est pas blonde, elle n’a pas les yeux bleux comme Nicole mais elle a ce petit air intelligent et sexy que j’aime particulièrement. Oui, je ne vous avais jamais parlé d’elle. Je ne m’en vante pas, mais vous croyez peut-être que je m’en serais sortie comme ça ? Non, je n’ai pas tout dit. C’était indispensable. Je m’en suis apperçue quelque temps après la naissance de mon fils. J’étais en cage. J’étais violente. Je donnais des fessées, j’étais une dragonne douloureuse et impatiente. Alors, aller chez elle est apparu peu à peu comme une évidence. J’ai appris tant de choses sur mes origines et le chagrin de ma conception, j’ai fait le deuil de mes illusions, j’ai révisé tant de points de vue, j’ai fait le tri dans mon héritage, j’ai appris à ne plus porter la douleur du monde sur mes épaules, à ne plus avoir la nausée de ma propre odeur. Entre autres choses. Moments passionnants, si douloureux, clairvoyants, réconfortants.
8.2.04
reprise
"Lisez-le ! c'est Samoliot"
(Aéroplane, le journal de la Société des amis de la force aérienne).
Je vous l’ai dit : je vais apprendre un nouveau métier. L’encadrement. Pas l’encadrement d’’équipes, d’hommes, de ressources humaines, de troupes, non celui d’œuvres d’art... L’artisan qui va assurer ma formation travaille vraiment bien, il a du goût, il a de bonnes idées. Je le connais depuis un moment maintenant, dix ans peut-être. Dès que j’ai un peu d’argent, je fais encadrer des trucs chez lui. Il fabrique aussi des meubles en bois au design très moderne, des miroirs, des lampes, des vitrines avec des lumières à l’intérieur, de subtiles boites dans lesquelles exposer de petits objets… Son atelier est agréable, clair et propre, il se compose de deux pièces qui donnent sur la rue. On peut le voir travailler quand on passe sur le trottoir La vitrine attire le regard, surtout le soir, la lumière qui en émane est douce, il y expose de jolies choses, des photos, des lithos encadrées par ses soins. Que des trucs que j’achèterais bien. L’entrée est assez encombrée, paquets en attente, cadres appuyés le long des murs, biseaux, échantillons de passe-partout… un grand bureau en L pour l’accueil et le rangement du bazar de gestion courante, l’ordi. A côté, l’atelier. Avec un grand plan de travail central et d’autres plans encore le long du mur, sous la fenêtre. Un tas de machine et de matos et de vernis dont je ne connais pas encore le nom, ni l’usage et dont je vous parlerai une autre fois. Des pots de couleur disposés sur de petites étagères, de grandes baguettes de bois rangées horizontalement au dessus, des chiffons, des masques, des cutters, des équerres, des pinceaux, des colles… Deux clientes sont passées, l’une pour enlever une commande : deux magnifiques tirages n&b au grain tirant un peu sur le sépia, le cadre choisi était dans un bois chaud, chocolat. C’était vraiment réussi, elle était ravie. La deuxième apportait un immense et affreux tableau des années 60 représentant une femme nue aux cheveux longs tenant dans ses bras un bébé à tête de rugbyman. Elle était désespérée de l’avoir fait tomber, il y en avait pour une petite fortune, mais elle ne regarda pas à la dépense, elle y tenait tant, elle l’avait depuis si longtemps, dans son salon. Quand elle est partie, nous en avons ri mais nous étions contents. Je m’y sentais bien, je m’y voyais bien, alors depuis je rêve un peu parce que je crois que c’est ce que j’ai toujours voulu : faire quelque chose de mes mains, monter un atelier, une petite galerie, exposer les œuvres d’artistes que j’aime, réunir, composer, accrocher, éclairer. Tout cela, je ne l’aurais pas fait sans l’éléctrochoc du licenciement, j’aurais eu trop peur de me lancer dans une telle aventure, je serai restée là, à claquer encore mon énergie sur l’autel de la pub et du marketing, quelle fatigue.
7.2.04
Feeling like a rolling stone 9 - Pau 1
Après l’Angola, le Vénézuela ? la Birmanie ? le Nigéria ?
Non, Pau, Pyrénées Atlantiques (64).
Je ne vous brosserai pas un tableau géopolitique de la situation. Eté 1981 .
Les parents avaient trouvé une maison à louer à l’angle de l’avenue Ridgway et des allées de Morlaas. C’était une grande maison/bunker qu’une roumaine fortunée avait fait construire dans le style solide des années 50. Murs larges et haut de plafond. Le jardin était encore une fois de plus passablement bétonné mais il y avait un grande pelouse carrée devant la maison avec un beau magnolia et derrière un cerisier. C’était agréable.
Au rez-de-chaussée, le salon, la cuisine, la chambre d’Antoine, au premier la salle de bains, la chambre de Juliette, la chambre des parents et celle de Baptiste, et au dernier, le grenier et ma chambre.
Contente d’être de retour en France. Je me souviens de notre arrivée à Pau, nous traversions le centre-ville en voiture et je disais : regardez il y a les Grandes Galeries, il y a même un Eram, c’est génial, et le cinéma et le lycée Barthou, J’avais hâte d’y être, d’avoir une vie normale. Je flippais de pas être au niveau après ces deux ans de cours par correspondance. Et puis je n'étais pas à la mode. Vite acheter des fringues, la joie de retrouver la radio, la télé et puis de pouvoir se balader dans les boutiques et de dépenser son argent de poche en gloss pour les lèvres, acheter WIND et mettre enfin des images de Robby Naish au mur.. J’avais le blues de ceux qui vont à l’eau.
Classe de seconde donc, septembre 81. J’allais au bahut à vélo. Les garçons de ma classe étaient encore de vrais gamins, les filles moins mais je les trouvais un peu molles et peu curieuses. Elles s’en fichaient complètement que je leur parle d’autres pays que le Béarn, que la France. Du coup, beaucoup de sport, de l’athlétisme, course de vitesse et saut de haies mes spécialités, moui et aussi le lancer de disque. Deux filles de ma classe, jolies mais assez garces, m’embarquèrent un peu plus tard dans l’année, nous formions maintenant un trio rieur et convoité.. Je suis sortie avec des grands, des types de maths sup. Le premier m’avait vite plaquée parce que je ne couchais pas. Je suis sortie avec le second par dépit. Il était très amoureux , il ne disait pas grand chose, il voulait juste rester là à côté de moi ou qu’on s’embrasse. Un matin, je lui fis juste une bise sèche sur la joue, c’était fini. Du brutal. Je suis encore mortifiée aujourd'hui d’avoir fait ça.
Je réussi à passer en 1ère B. Les parents étaient fiers de moi, ils m’offrirent une mobylette. Un 102 Peugeot noir frémissant.
Non, Pau, Pyrénées Atlantiques (64).
Je ne vous brosserai pas un tableau géopolitique de la situation. Eté 1981 .
Les parents avaient trouvé une maison à louer à l’angle de l’avenue Ridgway et des allées de Morlaas. C’était une grande maison/bunker qu’une roumaine fortunée avait fait construire dans le style solide des années 50. Murs larges et haut de plafond. Le jardin était encore une fois de plus passablement bétonné mais il y avait un grande pelouse carrée devant la maison avec un beau magnolia et derrière un cerisier. C’était agréable.
Au rez-de-chaussée, le salon, la cuisine, la chambre d’Antoine, au premier la salle de bains, la chambre de Juliette, la chambre des parents et celle de Baptiste, et au dernier, le grenier et ma chambre.
Contente d’être de retour en France. Je me souviens de notre arrivée à Pau, nous traversions le centre-ville en voiture et je disais : regardez il y a les Grandes Galeries, il y a même un Eram, c’est génial, et le cinéma et le lycée Barthou, J’avais hâte d’y être, d’avoir une vie normale. Je flippais de pas être au niveau après ces deux ans de cours par correspondance. Et puis je n'étais pas à la mode. Vite acheter des fringues, la joie de retrouver la radio, la télé et puis de pouvoir se balader dans les boutiques et de dépenser son argent de poche en gloss pour les lèvres, acheter WIND et mettre enfin des images de Robby Naish au mur.. J’avais le blues de ceux qui vont à l’eau.
Classe de seconde donc, septembre 81. J’allais au bahut à vélo. Les garçons de ma classe étaient encore de vrais gamins, les filles moins mais je les trouvais un peu molles et peu curieuses. Elles s’en fichaient complètement que je leur parle d’autres pays que le Béarn, que la France. Du coup, beaucoup de sport, de l’athlétisme, course de vitesse et saut de haies mes spécialités, moui et aussi le lancer de disque. Deux filles de ma classe, jolies mais assez garces, m’embarquèrent un peu plus tard dans l’année, nous formions maintenant un trio rieur et convoité.. Je suis sortie avec des grands, des types de maths sup. Le premier m’avait vite plaquée parce que je ne couchais pas. Je suis sortie avec le second par dépit. Il était très amoureux , il ne disait pas grand chose, il voulait juste rester là à côté de moi ou qu’on s’embrasse. Un matin, je lui fis juste une bise sèche sur la joue, c’était fini. Du brutal. Je suis encore mortifiée aujourd'hui d’avoir fait ça.
Je réussi à passer en 1ère B. Les parents étaient fiers de moi, ils m’offrirent une mobylette. Un 102 Peugeot noir frémissant.
5.2.04
shoot again
2.2.04
Feeling like a rolling stone 8 - Angola 5
Ce soir là nous nous étonnions ma mère et moi de ne pas entendre Benjamin réclamer son biberon. C’était l’heure et pourtant pas de pleurs. Alors je suis montée le chercher dans la chambre où il dormait. J’ai posé la main sur la poignée de sa porte et j’ai su. Je ne sais pas pourquoi. Je suis entrée dans la pénombre fraîche de la chambre. Je me suis penchée au dessus de son petit lit, j’ai tendu la main vers lui pour le toucher. Et il était mort. Dans son sommeil.
J’étais très calme, je me suis tenue immobile à côté de lui, à me demander comment j’allais annoncer ça aux parents, aux autres, dont j’entendais les bruits familiers, en bas. Je suis restée comme ça un moment.
En redescendant lentement cet affreux escalier je pouvais voir mon père dans le salon en train de lire tranquillement et là, juste en bas à droite, dans la cuisine, j’entendais ma mère s’affairer dans la cuisine. Et personne ne se doutait de rien, de ce que j’avais découvert et ce que j’étais la seule à connaître fit de moi la plus atroce et la plus funeste des messagères.
Benjamin est mort. Et quand j’eus dit les mot vint le chaos. Mon père tentait de le réanimer et ça faisait un bruit atroce sur un aussi petit être alors je criais arrête, arrête ça ne sert à rien, c’est trop tard. Affreux bruits. Les sautes de tension faisaient baisser la lumière et claquer les climatiseurs dans un tactactactac de mitraillette.
Nous sommes rentrés en France pour l’enterrer à Sanary.
Il avait 4 mois. Son cercueil était tout petit et c’était le premier à occuper le caveau familial.
Sale journée. Un des croque-mort m’avait même fait de l’œil avant la cérémonie, le salaud.
Nous n’avons jamais parlé tous ensemble de cette mort.
Nous avons mangé notre douleur chacun dans notre coin.
Affreux retour à Luanda, où Alexandre, le boy angolais perd lui aussi son bébé, d’une rougeole. Je suis tombée malade. On n’a jamais su de quoi. J’étais si faiblarde que je ne pouvais me lever sans souffrir de vertiges, j’étais si jaune. Je me souviens d’une grande solitude dans cette chambre. J’entendais Madame Emilia travailler dans la maison. Le reste de la famille était parti à l’école, au boulot. J’étais seule et je regardais le plafond et les traces de moustiques éclatés sur les murs. Mes amis étaient si gênés de savoir que mon frère était mort qu’ils ne venaient pas me voir, pareil pour les copines de France, pas de lettres, rien. Oui, intense solitude.
Un jour, j’entendis un énorme bruit dans la rue. Je sortis pour voir ce qui c’était passé : l’arbre qui était devant chez nous était tombé sur la vieille Peugeot de ma mère. La bagnole était morte et c’était la doune, un pépin pareil dans ce pays. Notre bateau aussi. Il a coulé. Un dimanche mon père l’a trouvé au fond du port. Pas mal d’étangers expatriés sont morts de cancers divers, de maladies bizarres.
Alors à la fin de l’année scolaire, au moment de Kasimbo, triste hiver africain, nous somme partis.
J’étais très calme, je me suis tenue immobile à côté de lui, à me demander comment j’allais annoncer ça aux parents, aux autres, dont j’entendais les bruits familiers, en bas. Je suis restée comme ça un moment.
En redescendant lentement cet affreux escalier je pouvais voir mon père dans le salon en train de lire tranquillement et là, juste en bas à droite, dans la cuisine, j’entendais ma mère s’affairer dans la cuisine. Et personne ne se doutait de rien, de ce que j’avais découvert et ce que j’étais la seule à connaître fit de moi la plus atroce et la plus funeste des messagères.
Benjamin est mort. Et quand j’eus dit les mot vint le chaos. Mon père tentait de le réanimer et ça faisait un bruit atroce sur un aussi petit être alors je criais arrête, arrête ça ne sert à rien, c’est trop tard. Affreux bruits. Les sautes de tension faisaient baisser la lumière et claquer les climatiseurs dans un tactactactac de mitraillette.
Nous sommes rentrés en France pour l’enterrer à Sanary.
Il avait 4 mois. Son cercueil était tout petit et c’était le premier à occuper le caveau familial.
Sale journée. Un des croque-mort m’avait même fait de l’œil avant la cérémonie, le salaud.
Nous n’avons jamais parlé tous ensemble de cette mort.
Nous avons mangé notre douleur chacun dans notre coin.
Affreux retour à Luanda, où Alexandre, le boy angolais perd lui aussi son bébé, d’une rougeole. Je suis tombée malade. On n’a jamais su de quoi. J’étais si faiblarde que je ne pouvais me lever sans souffrir de vertiges, j’étais si jaune. Je me souviens d’une grande solitude dans cette chambre. J’entendais Madame Emilia travailler dans la maison. Le reste de la famille était parti à l’école, au boulot. J’étais seule et je regardais le plafond et les traces de moustiques éclatés sur les murs. Mes amis étaient si gênés de savoir que mon frère était mort qu’ils ne venaient pas me voir, pareil pour les copines de France, pas de lettres, rien. Oui, intense solitude.
Un jour, j’entendis un énorme bruit dans la rue. Je sortis pour voir ce qui c’était passé : l’arbre qui était devant chez nous était tombé sur la vieille Peugeot de ma mère. La bagnole était morte et c’était la doune, un pépin pareil dans ce pays. Notre bateau aussi. Il a coulé. Un dimanche mon père l’a trouvé au fond du port. Pas mal d’étangers expatriés sont morts de cancers divers, de maladies bizarres.
Alors à la fin de l’année scolaire, au moment de Kasimbo, triste hiver africain, nous somme partis.


